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Débat du 29 mars 2019

Synthèse de l'article d'A. Jappe par Mathilde

"Politique sans politique" re-publié le 30 janvier 2019 sur http://www.palim-psao.fr/2019/01/politique-sans-politique-par-anselm-jappe.html

Publié pour la première fois dans Lignes, Nouvelle série (Paris), n° 25, 2008

La gauche appelle souvent à réinvestir le politique en l'opposant au marché.
Comme le mot "travail", le mot "politique" doit être défini comme un phénomène historique appartenant à un type de société donné. Il ne faut pas essentialiser les notions qu'on étudie.

La définition d'Arendt comme "agir collectif, intervention consciente des hommes dans la société avec un amour du monde", personne ne serait contre, surtout à Technologos. Mais lorsque la gauche actuelle prône le "retour au politique", c'est toujours en faisant appel au réalisme, pour "participer au jeu". "Anti-politique" n'est alors pas être contre la politique mais pour son sens originel.
La politique n'est pas non plus démocratique par nature. Aujourd'hui, la politique est une instance régulatrice de l'économie, visant d'abord à redistribuer les fruits de la marchandise, pas à remettre en cause son existence. Dans sa plus simple expression, sous des cieux moins cléments, la politique serait l'affrontement entre bandes armées.
C'est une trahison de l'agir de le réduire à des simples ajustements à une machine acceptée d'avance.

Aujourd'hui, la situation est bien trop grave, nous vivons une mutation anthropologique, avec une auto-destruction programmée, une régression qui va jusqu'à la barbarisation, avec par exemple des adolescents qui filment l'accident de la route de leur camarade de classe et le publient sur youtube. Il s'agit d'une régression anthropologique généralisée, pas seulement d'une crise de l'école. Une psychose narcissique, une crise de civilisation.
Il est donc nécessaire de discuter, pas d'agir sans réfléchir. De renouer avec l'agir en rompant avec toute politique au sens institutionnel. Rompre avec la représentation et la délégation, inventer de nouvelles formes d'intervention directe. Ne pas encore aller voter : l'électeur de gauche est un imbécile, jamais il n'a obtenu ce pour quoi il a voté.
Les interventions nécessaires sont trop radicales pour exister dans ce cadre, par exemple, ll faudrait abolir toute télévision. La critique de cette technique, le sabotage sont des agir politiques qui tiennent ouverte la perspective d'une lutte universelle. Il y aura de nouvelles alliances inattendues, par exemple avec le pape contre l'expropriation de la reproduction, dans une politique de défense de l'humanisation.

Le capitalisme contemporain exerce un démontage symbolique, en plus d'une violence économique et d'une destruction écologique. Il y a une "déréalisation" opérée par les médias électroniques.
Ne pas identifier la politique avec les institutions publiques de la société marchande. Identifier la politique avec la praxis en général, avec la clarification dans les têtes, ce qui n'est pas à opposer arbitrairement à la théorie, car la seconde est partie intégrale de la première. Le fétichisme a des manifestations concrètes, c'est tout aussi concret de l'abattre.
Alors qu'"être exploité devient presque un privilège", équivalent à celui d'avoir encore un travail, la barbarie peut surgir de partout, les lignes de partage ne sont plus créées par le développement du capitalisme. Le paysage est plein de faux amis et de secours inespérés.

 

Chapitre III: la main invisible automatisée par Rémy

L’Intelligence Artificielle ou l’enjeu du siècle un livre d’Eric Sadin

L'intitulé du chapitre fait allusion à la fameuse main invisible du marché énoncée par les théoriciens du libéralisme économique depuis Adam Smith et John Locke. Il s'agirait ici de donner corps, à travers la machine, à ce qui pouvait apparaître jusqu'alors comme une pensée magique pour reprendre les termes de Lévi-Strauss. L'auteur entend démontrer que l'I.A. est la concrétisation de très anciens fantasmes, tant sociaux que politiques, avec le pouvoir et le profit en arrière-plan. 

Un Léviathan algorithmique ou 'La cité parfaite est en passe d'être réalisée'.  

En 1516, Thomas More écrit l'Utopie, littéralement lieu de nulle part, dans lequel il imagine une cité régie par les mathématiques ou plutôt par la mesure au double sens du terme à savoir mesuré c'est à dite limité et mesurable à savoir dénombré et contrôlé. C'est ainsi qu'il imagine un nombre précis de villes (54), d'heures de travail (6h journalières), de compensation et de péréquation entre les habitants pour limiter la pauvreté. L'harmonie découle ainsi de l'organisation-même de la société et non plus d'instances extérieures. Ce modèle inspirera, des siècles plus tard,  les socialistes utopiques et ne portera pas chance à More qui finira sur le billot, condamné à mort par Henri VIII d''Angleterre, inquiet de voir remis en cause le modèle monarchique autoritaire.

Dès le 18ème siècle les grandes nations européennes s'intéressent aux instruments destinés à connaître plus précisément les informations relatives aux choses matérielles et humaines du pays. En 1663 Colbert avait déjà voulu un état des lieux précis du royaume pour pouvoir engager une politique adéquate. Ce désir débouche sur une science nouvelle au 19ème siècle, la statistique, ensemble d'outils de méthodes et de représentations sous forme de courbes, de diagrammes, de cartes, d'histogrammes... La statistique devient alors une 'conscience de soi collective'. On assiste alors à une explosion statistique pour reprendre les termes d'Olivier Rey.

Après 1945, elle change de nature et d'usage car :

  1. les acteurs économiques s'y intéressent également à la suite des politiques. Le citoyen          devient  aussi consommateur
  2. l'informatisation a rendu possible la production, le stockage, l'indexation et la manipulation des infos.
  3. dans les années 90, l'interconnexion des données planétaire est désormais possible.

Cette généralisation donne ensuite lieu, via des systèmes de capteurs et d'enregistrements  automatiques en temps réel, à une gestion automatisée par des systèmes d' I.A., 'smart grids' dont voici quelques exemples :

Ce dernier exemple signifie qu'à terme nous n'aurons plus besoin d'urbanistes, ni d'architectes, ni d'élus locaux mais, à leur place, de datas scientists et des codeurs d'intelligence artificielle. Comment en est-on arrivé là après More ?                  

En 1651 Hobbes publie le Léviathan. Il n'est plus question d'utopie, d'harmonie plus ou moins naturelle mais d'une immense machinerie définissant et régissant les activités politiques et sociales. Le grand Léviathan, emprunt biblique, que l'on peut appeler aussi République ou Etat, est vu comme un organisme artificiel avec un statut et une force supérieure à l'homme naturel. La souveraineté est désincarnée. Tout est arrangé d'après le nombre à la suite de Pythagore mais aussi en fonction des contraintes assignées par la cité comme Platon les avait décrites dans La République. Il s'agit donc bien d'injonctions très anciennes. Alors que More restait un homme de la Renaissance, Hobbes anticipe dans la pensée sociale les impératifs de la  société industrielle avec une vision pessimiste de l'humanité, assimilée à un vaste troupeau à domestiquer.  

Aujourd'hui les maths et le calcul rendent compte du réel grâce à des techniques le réduisant à des données auxquelles s'ajoutent des systèmes capables de les interpréter. On retrouve ici la vaste intelligence de Laplace (1749-1827) qui l'avait déjà imaginée comme 'celle qui déduit à un moment donné la totalité des mouvements du passé et de l'avenir'.  

En 1955 le linguiste Perret avait forgé le mot ordinateur (ordination, ordonner), d'après le Littré qui le désigne comme Dieu en tant que facteur d'ordre dans le monde. De nos jours l'I.A. institutionnalise un mode d'organisation des affaires communes sur la base de logiques technico-économiques ayant valeur de constitution politique. De plus beaucoup d'autres usages abusifs sont faits autour de termes comme écosystème, ADN, génome, termes servant avant tout à naturaliser un certain ordre algorithmique totalement artificiel.

L'Humain mis au ban.

Dans cette machinerie, un problème de taille subsiste : l'humain, le seul susceptible de faire grincer la machine. Il faut donc l'exclure de ses propres affaires ou plutôt lui assigner un rôle où il sera facile de le neutraliser.          

En 2003, une étude du cabinet McKinsey évoque les technologies disruptives où les robots et les logiciels vont tuer l'emploi. Bill Gates ira jusqu'à parler de 'substitution logicielle'.  En 2013, une nouvelle étude américaine se fait plus précise. Elle prévoit une bonne moitié de la population des Usa au chômage en 2050. Nous sommes loin de la destruction créatrice décrite par Schumpeter mais plutôt dans la droite ligne du capitalisme industriel depuis 2 siècles qui voit s'envoler les taux de profit, croître la mécanisation ainsi que la pression sur les salaires. Sommes-nous en train de vérifier l'hypothèse marxiste des contradictions ultimes du capitalisme? 

Tout au long du 20ème siècle, la productivité est assurée par la mécanisation dans le cadre d'une organisation de type fordiste avec séparation des taches.  Après 1945 le management prend le relais mais il persiste toujours des conflits et des revendications. A la fin des années 1970 un mouvement de robotisation s'amorce avec la généralisation des machines-outils au Japon tout d'abord puis dans toutes les grandes entreprises mondiales. Arrive la première vague de délocalisation vers les pays à bas coûts mais l'humain est toujours là. Pour passer cet obstacle, la capacité d'automatiser devient le mètre-étalon de toute stratégie aussi bien machinale qu'humaine. Partout où l'efficacité des machine est jugée supérieure à celle de l'homme, cette dernière s'impose.

1) Cohabitation homme-machine

Ceci implique différents modalités de la cohabitation homme-machine :

  1. coprésence : quand l'humain résiste et que la machine ne s'avère pas assez efficience.
  2. complémentarité : la machine va s'occuper des travaux non gratifiants, de la planification ou du contrôle, vision assez fallacieuse car l'humain assisté devient alors tributaire des processeurs. Il est commandé par eux.
  3. acceptation sociale sous forme de pseudo-créativité, mythe de la robotique collaborative où chacun s'enrichirait de l'autre.

En réalité le personnel s'aligne sur les performances du système jusqu'à l'expulsion finale des humains des lieux de production.

En 1958, G. Simondon dans le 'mode d'existence des objets techniques  reprend cette vision candide d'un travail débarrassé de ses aspects les plus pénibles et avilissants. Jacques Ellul s'était monté plus lucide dans la 'technique ou l'enjeu du siècle' en montrant que les développements techniques ne visaient qu’à satisfaire des objectifs de profit et représentaient des vecteurs d'assujettissement qui allaient en s'amplifiant.  

2) Ordonnancement logistico-managérial.

Aujourd'hui les centres de production s'apparentent à des lieux de vie mais sans aucun corps organique. La vie devant y être comprise comme un simple mouvement.

Exemple : les robots multitâches capables d'aller chercher les objets commandés à l'aveugle, de les localiser, de les scanner et de les déposer dans les bacs voulus avant expédition. Pas d'erreur, pas de fatigue, pas de rupture de rythme, prévisibilité et contrôle absolus. Ils ne sont plus rivés au même endroit comme autrefois les ouvriers sur les chaines. A terme on peut imaginer des robots capables de répondre à un nombre illimité d'opérations comme les coursiers d'Amazon ou l’aide-soignant Tig. C'est même l'ensemble de nos facultés physiques et cognitives qui est visé.

3) Evanescence et vide.

On peut voir des usines et des ateliers sans présence humaine mais aussi des magasins sans vendeurs, ni caissiers voire sans client, dans la mesure où ce dernier est défini comme un sujet autonome et libre. Dès son entrée dans le magasin il pourra être identifié par des caméras de reconnaissance faciale et entraîné dans un processus de vente en fonction des achats passés, de son profil personnel...etc.

4)Extension aux taches cognitives.

L'exemple le plus connu reste le système Watson, développé par IBM, capable de répondre à une question posée en langage naturel. L'assureur japonais Fukoku Mutual peut ainsi remplacer les actuaires chargés d'établir le calcul des primes en fonction des risques encourus par l'assuré. Il en découle une instabilité permanentes des métiers, des postes, des statuts (individuels et collectifs) sans oublier une dévalorisation de l'expérience. Nous sommes dépossédés de nos savoirs au profit d'actions décidées automatiquement et anonymement. 

Le goût du travail bien fait, le désir d'apprendre, la volonté de perfectionnement, la transmission du savoir-faire disparaissent, ce qui représente une atteinte à notre dignité. Plus de contact, plus de sociabilité, plus de commun, plus de partage, plus d'individuation personnelle et collective (Cf. Simondon), à terme obsolescence de l'homme (Cf Anders)  avec mise en concurrence intégrale de tout avec tous, de tous avec tout, de tous avec tous.

Le règne du comparatif

Le consommateur est volage. Il faut le retenir coûte que coûte en lui laissant une impression de liberté. Pour cela on utilise les armes habituelles de la séduction publicitaire, complétée par une interconnexion globale depuis la mondialisation des années 1990.  Cela aboutit à un comparatif constant dans lequel tout le monde est impliqué : consommateurs, clients, fournisseurs, concurrents, personnel, candidats, partenaires, sous-traitants. Il n'est pas étonnant de voir ainsi le droit du travail remis en question au profit du droit commercial.

Wallmart, plus grand distributeur américain,  sélectionne en temps réel les solutions les plus avantageuses en terme de prix mais aussi de délai et de ristourne parmi ses fournisseurs. En interne Toyata effectue du benchmarking parmi ses propres équipes. Cette « court-termisation » aboutit à une interchangeabilité continue avec le triple objectif du zéro (stock, délai, défaut). Le juriste Alain Supiot a même parlé à ce sujet de gouvernance par les nombres.

Cela exacerbe tous les types de concurrence, y compris territoriales, et incite à s'affranchir des lois. Ce phénomène s'étend aux aspects les plus courants de la vie. (comparateur de prix mais aussi de trajets). Tout devient calculable en fonction des seuls attributs évalués. Il n'y a plus de potentiel évolutif  mais un régime d'intersubjectivité qui se veut rationnelle et dont le modèle régit  la société toute entière. L'équivalence et l'indifférenciation sont devenus les nouveaux modes d'appréhension du monde, des quasi-fétiches ainsi que le décrivait déjà Adorno à propose de la musique, art réduit selon lui à une simple marchandise dans le cadre de la consommation de masse.    

Bitcoin et blockchain, stade ultime de la société de contrat.

On assiste à un rapprochement entre le libéralisme économique et l'esprit libertaire. Les deux partagent une méfiance identique envers les lois, les états, les instances supérieures et les corps intermédiaires. On a nommé ce courant le libertarisme.  En 1960, Hayek se fait chantre de la concurrence et l'autonomie de l'économie par rapport aux interventions extérieures. Selon lui l' ordre naturel de la société (sous-entendu économique) doit renforcer la main invisible des libéraux traditionnels. Parmi les autres théoriciens on retrouve Milton Friedman, auteur de Capitalisme et liberté, fondateur de l'école de Chicago, figure de proue du courant monétariste et accessoirement conseiller de Pinochet. L'état est réduit à la seule protection et à la stricte application de la loi, sans intervention sur cette dernière. 

La Silicon Valley est une héritière directe de l'individualisme américain et de la contre-culture californienne des années 60.  Ce phénomène a été analysé par le spécialiste des medias, Mc  Luhan, qui voit dans ces derniers une manière d'instaurer un village global, sans instance tierce, organisé horizontalement.  On a même évoqué un anarcho-capitalisme (Timothy May) dans lequel la collaboration et le partage sont mis en avant pour mieux cacher des intérêts égoïstes.  

Cela est particulièrement illustré par l'apparition de monnaies virtuelles telle que le bitcoin à partir de nouvelles architectures numériques appelées blockchain. Ce dispositif s'appuie une plate-forme d'échange décentralisée (de pair à pair) avec cryptographie asymétrique et preuve de travail des participants. Elle se traduit par un chaîne de blocs identiques et accessibles à tous les adhérents. Il s'agit d'une horizontalité intégrale sans contrôle central, chacun étant tout à la fois l'usager et administrateur du système. Le bitcoin est ainsi devenue une monnaie d'usage par un simple jeu d'échange entre particuliers. Il n'y a plus de banque centrale, plus d'institut d'émission ou de régulation. Les extensions possibles de ces blockchain sont infinies. Cela va de tests chimiques des molécules pour suivre l'état de patients jusqu'aux relations avec ses fournisseurs comme Wallmart aux USA.

Le marché ainsi fluidifié devient transparent, sécurisé et global. Rien ne s'oppose à ce qu'il  investisse tous les aspects de la vie humaine, la main invisible devenant une vérité instituée.