Normalisation et financiarisation de la nature

Débat organisé le 1 avril 2016, dans les locaux de la Mairie du 2ème arrondissement

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Introduction d’Hervé Le Meur

La démarche scientifique se caractérise par le réductionnisme - on peut connaître un objet par ses mesures. Ce postulat se corrompt en « on ne peut connaître un objet que par ses mesures. »

  • La motivation essentiellement antireligieuse et l’utilisation des instruments (nos sens nous trompent)
  • Le formalisme : le faire est supérieur au penser.

Intervention d’Hélène Tordjman

Comment la nature est mise en nombre et tout en même temps « mise en ombre » (dans le sens, n’est pas ou n’est plus le sujet premier) ?

Il faut prendre en compte diverses dimensions de la nature, dans un monde dit capitaliste, si ce n’est néo-libéral. Le monde est de plus en plus catégorisé pour entrer dans un processus marchand, avec un capitalisme ayant pour levier d’action la finance. On observe une extension de l’économie à l’immatériel (connaissance, nature) comme en témoigne l'extension de la propriété intellectuelle. La nature rentre dans le marché qui crée des catégories économiques la sectorisant par partie.

Les années 1980 voient aboutir les différentes tendances du capitalisme qui ont débuté dès le XVIème siècle. La première étape qui a vu le marché s’approprier la nature fut celle des enclosures. Ce mot signifie que les seigneurs, à partir du XVIème siècle en Angleterre, puis ailleurs en Europe occidentale, se sont appropriés des terres autrefois communes, pour y installer l’activité de la laine, nécessaire au textile. Que la terre puisse être échangée sur la marché est un fait nouveau dans l’histoire.

On retrouve ce principe dans les écrits de Marx (Le capital, Livre I, section 8) sous le terme d’accumulation primitive. Et la privatisation des terres est considérée comme un prérequis de la révolution industrielle. Karl Polanyi – dans son livre « La grande transformation » - parle de la Terre comme d'une marchandise fictive. Une marchandise est un objet fabriqué en vue d'un échange marchand, ce qui n'est pas le cas de la Terre, d'où le terme de fictif. Aujourd'hui, de nouvelles dimensions de la nature entrent à leur tour dans l'échange marchand : les gènes, les variétés végétales, les micro-organismes, …

On parlera de normalisation et de standardisation, par une démarche typiquement technicienne, pour permettre la mise sur le marché. D'un nouvel objet qui n'était pas marchand auparavant. Pour chaque élément-produit-service de ce marché, trois étapes :

  1. l'étape de la normalisation ou qualification technique de l'objet
  2. la deuxième est celle de l'évaluation monétaire, donner un prix ( le prix du kg de Co2 émis, la pollinisation par les abeilles estimée à 150 Md$)
  3. la troisième est une étape de valorisation, de la création de valeur qui ne se réalise que dans l'échange, avec l'émergence d'un prix de marché.

Cette évolution s'inscrit dans un cadre législatif basé sur le libre-échange (OMC, TAFTA, …) :

  • L'entrée de l'immatériel dans le processus marchand ; la propriété intellectuelle, la brevetabilité.
  • La Convention sur la diversité biologique (CDB, Rio 1992) a changé notre manière de voir et de préserver la nature. Il faut maintenant faire un usage durable de la biodiversité et en partager équitablement les bénéfices. Les firmes doivent aider à la protéger.

Cette convention de Rio définit notre rapport à la nature. Elle s’appuie sur :

  • Un modèle de conservation de l’activité biologique, avec des zones de biodiversité, une pratique d’usage raisonnable, et faire en sorte que les entreprises trouvent un intérêt à ce respect de la nature.
  • Le constat que l’on détruit facilement ce qui à nos yeux n’a pas de prix. Et donner un prix incite les entreprises à prendre conscience de la nature sous un angle économique.
  • « Rendre visible l’invisible. »
  • Le souhait d’un partage équitable des bénéfices de la diversité biologique.

C’est un changement de paradigme.

 

A La normalisation

L’apparition de la notion de Services Eco-Systémiques a pour but d'isoler les différentes fonctions des écosystèmes et de leur donner un prix, pour mieux les protéger.

Y-a-t’il un sens à découper le système nature en sous-système indépendant alors que tout est lié.

La vision anthropocentrée de la nature qui s’est développé dans les dernières décennies du XXème siècle a conduit en 2005 à la mise en place de l’évaluation des écosystèmes pour le millénaire (Millénium Ecosystems Assessment).
http://millenniumassessment.org/documents/document.354.aspx.pdf

Quatre catégories de SES, où se répartissent 22 services, ont été définies.

  • Les services d'approvisionnement où l’on retrouve la nourriture, l’eau, l’air, la génétique, ...
  • Les services de régulation comme la qualité de l’air, l arégulation des flux hydriques, la protection contre l'érosion des sols, la pollinisation, …
  • Les services d'’habitat, comme les zones humides, …
  • Les services culturels comme les loisirs, l’esthétique, le rôle éducatif, …

On est passé de la « diversité biologique » à la « biodiversité », puis à la « BES » (Biodiversity and Ecosystems Services). Ces derniers sont centralisés par l'IPBES de l'ONU. Cette démarche illustre la normalisation de la nature.

B L’évaluation

Elle doit faire face à une biodiversité spécifique des espèces, des écosystèmes locaux comme un paysage et tout ce qu’il contient de visible et de non visible. Comment sont évalués ces services, sachant qu’il est tout aussi légitime de rajouter un service comme l’impact du verre de terre avec son taux de présence ?

Il existe beaucoup de méthodes d'évaluation environnementales différentes.

C La valorisation

On prend en compte le concept de capital naturel que représente la biodiversité avec dans l’attente, un revenu issu d’un flux d’achat et de vente des services SES entre acteurs. Il se pose pour le propriétaire d’une forêt - en terme de revenu – le choix entre entretenir et couper des arbres progressivement, tout raser et convertir la surface à des fins d’agriculture, ou de valoriser au sens BES.

Cette valorisation se pratique déjà : la société Vittel qui paie les agriculteurs de la zone environnante pour ne pas polluer (engrais, pesticides, …). Ceci correspond à un paiement pour un service environnemental pour une société privée.

Il se met en place par exemple des manuels pour gérer des forêts, la valorisation des valeurs génétiques avec l’appropriation des gènes de la nature par le dépôt de brevet.

Principe de la compensation

Celui-ci a pour but de permettre de favoriser l’existence d’une biodiversité, tout en acceptant de détruire une zone, et en la récréant dans un autre lieu. On définit donc des « droits à détruire », équivalents pour la biodiversité des permis d'émission de gaz à effet de serre. Hiérarchie de l'atténuation.

La convention REDD+ (réduction des émissions liées à la déforestation et la dégradation des forêts) prend en compte la capacité des forêts à capter et stocker du CO2. La réglementation sur les émissions de CO2 avec des quotas imposés, a fait qu’un marché de négoce de ces quotas s’est installé. Ainsi la forêt est devenue un produit avec des revenus multiples (sous-produit) comme la vente du bois, des quotas de CO2 stocké, la valorisation de la biodiversité installée sur une étendue donnée, … Et le propriétaire, en fonction des cours de vente, pourra ainsi privilégier un sous-produit plutôt qu’un autre.

Mais tous ces mécanismes instituent un droit à détruire localement. On hiérarchise l’atteinte à l’écosystème en évitant les impacts négatifs : minimiser, restaurer, compenser. On espère être neutre globalement – mais pas localement – cette démarche est nommée No Net Loss. Ce principe est inscrit dans le droit européen depuis 2011, et est discuté en France.

Ceci pose le problème de l’évaluation de ce que l’on détruit par rapport à ce que l’on recrée ailleurs, avec la difficulté de la mesure ou métrique de la biodiversité. Quels paramètres exhaustifs peuvent définir un écosystème même peu étendu, au regard de ce qui est visible et de ce qui n’est pas vu mais tout aussi important. Comment comparer un hectare d'habitat de panthère de Floride et un hectare de récif corallien ? Comment arriver à se mettre d’accord, à standardiser les méthodes d’évaluation, sachant qu’aujourd’hui une seule mesure finale : l’unité de biodiversité.

Le « Business and Biodiversity Offsets Programme » ou BBOP, a été mis en place au niveau international, regroupant des institutions, des états, des organisations civiles, … afin de mettre en avant les meilleures pratiques pour aboutir à une standardisation internationale des « droits à détruire ».>/p>

Mais tous ces dispositifs reposent sur une vision très simpliste de la nature, qui ne prend pas en compte les multiples interactions au sein d'un écosystème. On citera l’exemple de l’introduction du loup dans une région, avec des effets en cascade sur l’écosystème déjà en place, et impossible à l'homme de « recréer un équilibre ».

Ces métriques, et plus généralement tout ce projet de mise en nombre de la nature, relèvent de la pensée techniciste, prométhéenne, tendant vers l’illusion du contrôle absolu de la planète.

Débat

Spéculation sur la nature ?

Pas vraiment : car détruire 100 unités de biodiversité et les rétablir ailleurs ne rentre pas dans une telle démarche aujourd’hui. En effet « l’achat » en compensation de la destruction ne peut se faire que par rapport à une réalisation en cours de création ou d’existence réelle. Par exemple la destruction de l'environnement des grenouilles californiennes ne peut se compenser que dans la même espèce ou voisine. Se pose le problème de comment valoriser les espèces dont on ne connait pas l’existence ; rendre visible l’invisible.

L’évaluation sociale devrait être intégrée :

Par exemple le peuple des pygmées est lié à leur environnement.

Etude d’impact des compensations

Les études faites montrent que la compensation est pas ou peu efficace. Il y a un non-sens à détruire ici puis à reconstruire là-bas, car ce cycle peut être répétitif (NDR)

Natura 2000 réseau européen institué par une « directive habitats » sur la conservation des habitats naturels de la faune et de la flore.

Biens communs

Quels organismes ou institutions travaillent sur le sujet de l’évaluation des services écosystémiques ?

Des ONG, des institutions, des scientifiques (nécessaires du fait de la complexité de la modélisation)

Tableau présenté par Hélène du chiffrage en unité de biodiversité de différents écosystèmes.

Comment penser qu’un système qui s’est développée sans l’intervention humaine puisse être compensé par un autre créé de toute pièce. Cela correspond à une vision anthropocentrée de la nature et utilitariste.

Engagement FAO 1983 : les ressources génétiques nécessaires à l’alimentation appartiennent au patrimoine commun de l’humanité. Mais CDB 1992 revient sur cette qualification, et déclare les Etats souverains sur leurs ressources. 1980-1998 : acceptation de la brevetabilité du vivant, début de l'appropriation privative des gènes et séquences génétiques.

Autres problèmes

  • de la démarche de la responsabilité sociale des entreprises,
  • de la fraude du fait du système d’achat et de vente
  • de l’ajustement de la valeur par rapport à une unité monétaire qui peut évoluer dans le temps

Et qui peut croire que l’on protège la biodiversité par ces calculs et ces estimations ?

Mot de la fin

Nous remercions nos intervenants pour leur contribution à cette soirée, les participants, ainsi que la Mairie du 2ème arrondissement qui nous a accueillis chaleureusement et a participé à la logistique de cette soirée.