Partie débat du 20 décembre 2018

1ère présentation

Jean apporte une contribution au débat autour de la Chine tout juste alimenté par l’article de François Jarrige « La Chine, modèle de l’écologie dictatoriale » paru dans La Décroissance de novembre 2018 ainsi que par le documentaire « le Monde selon Xi Jinping » diffusé sur Arte le mardi 18/12 (déjà plus de 800 000 vues sur YouTube).

Il fait d’abord référence à l’Editorial de La lettre de Technologos de décembre 2018 relatif au dernier rapport du GIEC. Quel crédit accorder au scénario 1,5° du GIEC fondé sur une quasi-élimination de la part des combustibles fossiles dans la production mondiale d’électricité alors que cette part a été invariablement, année par année depuis 1975, de l’ordre des 2/3 (encore 67% en 2017) ? La croissance effrénée de la consommation d’électricité en Chine (+ 7% sur les 11 premiers mois de 2018) a eu pour corolaire une hausse de la consommation mondiale de charbon. Concevoir son écroulement c’est concevoir une économie chinoise exsangue (et également un frein brutal pour les économies exportatrices de charbon : Indonésie, Australie, Russie, Afrique du Sud et désormais Etats-Unis).

Les émissions de CO2 chinoises (28% des émissions mondiales en 2017) sont pour moitié liées à la production d’électricité (rappel : au niveau mondial, les émissions liées à l’usage d’électricité sont actuellement d’un nouveau double de celles de tous les transports routiers).
Le plafonnement de ses émissions « accordé » par la Chine (Paris- COP 21) signifie de facto une hausse de ses émissions en cumulé : la seule réalité qui compte en terme climatique.   

Comment se forge alors l’illusion d’une Chine en voie de ‘décarbonisation’ ?

Il en va d’abord d’une manipulation statistique officielle. L’Agence Nationale de l’Energie entretient l’idée fausse que la production d’électricité non-thermique deviendrait rapidement plus importante que la production d’électricité thermique en établissant des comparaisons sur la base de puissances installées. Or 1 MW installé d’énergie solaire produit 4 à 5 fois moins que 1 MW thermique ou 6 fois moins que 1 MW nucléaire.

De son côté, la presse internationale se fait le relais du discours chinois au travers de l’emploi d’une sémantique technologique, évoquant un leadership chinois en matière de « green-energy » ou « clean-energy » et labellisant de « eco-friendly » l’économie pourtant la plus polluante de toute l’histoire de l’humanité. En mars dernier, the Economist a même osé un ‘joli’ titre : « the East is Green » qui est une insulte à la réalité (l’Asie a déjà enregistré un doublement du rythme annuel de ses émissions de CO2 par rapport à l’an 2000).

En écho au propos de François Jarrige, Jean évoque aussi le rôle joué par les différents lobbies des sources d’électricité cataloguées sous l’étiquette de ‘renouvelables’. A travers notamment un réseau politique intitulé REN21 (Renewable Energy Policy Network for the 21st Century), ces lobbies (avec une quinzaine d’ONG en tête) se font les chantres d’emplois ‘verts’ créés par la Chine (quasi exclusivement…) de sorte à « maquiller » son continuel développement comme atelier ‘noir’ du monde industriel.  

Enfin, une discussion s’est ouverte en écho direct au documentaire d’ARTE sur le soutien apporté par une partie de la classe politique en France ou dans des pays comme la Grèce ou le Portugal destinataires d’investissements productifs chinois inscrits dans la stratégie appelée en anglais ‘One Belt, one Road’ (la Ceinture et la Route). La Chine trouve beaucoup d’alliés pour soigner son image.

2ème présentation

Quentin présente le livre Le secret de l'Occident. Vers une théorie générale du progrès scientifique de David Cosandey (1997, réed. Champs / Flammarion 2007)

Les thèses du livre

L’auteur, atypique, a été scientifique et trader mais se passionne pour ce qu’il appelle la « bio-histoire » dans le prolongement d’un F. Braudel. Comme d’autres auteurs contemporains (J. Diamond ou C. Castoriadis), il propose une nouvelle grille de lecture globale de l’histoire de l’humanité qui fasse pièce à l’évaporation progressive du marxisme. Sa question de départ est : pourquoi la suprématie techno-scientifique de l’Occident ? Pourquoi l’Europe et les États-Unis ont-ils été le lieu d’un tel développement historique et pas la Chine, ou l’Inde ? Il me semble poser un certain nombre d’hypothèses qui devraient retenir notre attention, avant toute validation ou réfutation.

L’explication de D. Cosandey est géopolitique : La cause serait le développement d’entités autonomes avec des frontières stables depuis des centaines d’années. Un tel système d’États stables susciterait la concurrence, la compétition, la rivalité économique, de prestige, mais aussi militaire, favorisant la créativité et la liberté d’innover.

Cette multipolarité ou polycentrisme est évidente en Europe, avec des États aux frontières millénaires (France, Angleterre, Danemark, Suède) ou pluriséculaires (Espagne, Portugal, Russie, Pays-Bas, Suisse).

Polycentrisme passager hors Occident

On retrouve hors Occident de telles configurations, mais passagères, où l’on observe une éruption de créativité techno-scientifique. On pourra citer la région arabo-musulmane entre 900 et 1100, divisée entre l’Andalousie, les Bouyides, les Fatimides, les Zirides ; en Inde entre 300 et 700 ; la Chine pendant la période des royaumes combattants ou plus tard encore à l’époque Song. Ou, bien sûr, en Grèce Antique, avec les rivalités entre cités (Milet, Samos, Corinthe, Athènes, …).

Ces périodes de « créativité » s’arrêtent lors d’un émiettement du système, d’un chaos, ou lors d’une domination totale d’un des pôle ou d’une invasion, comme par exemple en Chine Antique avec la dynastie Han, ou plus d’un millénaire plus tard, avec l’arrivée des Mongols. En effet un empire universel n’est plus en concurrence, il n’a plus besoin d’innover pour exister.

La spécificité de l’Occident et de la Grèce antique s’explique pour Cosandey par la stabilité du système polycentrique favorisé par la fragmentation du littoral comme en Grèce et en Europe.

Hubris technique et poussée impériale

Une point peu développé par l’auteur, mais très intéressant : Lorsqu’un système polycentrique tend intrinsèquement vers l’empire, il semble développer une démesure, une hubris, observable dans la vie civile mais aussi dans l’innovation technique. Par exemple à la fin des cités grecques et au début de l’empire d’Alexandre : la trière, navire de guerre avec trois rangées de rameurs, extrêmement maniable et efficace, subit alors une évolution qui démultiplie les proportions : elle passe à quatre rangées de rameurs (tétrère), puis à cinq (pentère), douze, quinze… jusqu’à 40, difficilement manœuvrable. De même pour les catapultes avec l’augmentation de projectiles de plus en plus lourds. Et même gigantisme en architecture (colosse de Rhodes, Temple l’Apollon, Phare d’Alexandrie). Tout cela exige l’augmentation des moyens et des ressources, une spécialisation accrue donc une professionnalisation, notamment de l’armée. Sur la trière c’est un citoyen-soldat qui rame, sur une pentère, ce sont progressivement des esclaves ou des mercenaires : c’est toute l’organisation de la cité démocratique qui se transforme, et se trouve dépassée par le changement d’échelle qui mène à l’empire. L’individu ne devient plus qu’un rouage en face de la puissance mise en jeu : on retrouve là la mégamachine, impériale, de Mumford.

La technoscience aujourd’hui

Qu’en est-il aujourd’hui ? Le système d’État stable a existé en Europe jusqu’au XXe siècle, puis s’est reporté à l’échelle mondiale par une simple dualité USA-URSS. L’émulation de cette rivalité bi-polaire est très visible, par exemple, dans  la conquête de l’espace, qui a forcé le développement et la créativité de la technoscience. Puis lors du déclin de l’URSS, cela s’arrête net. On assiste aujourd’hui à un début de compétition USA-Chine, mais faible pour l’instant. La vraie question est le changement d’échelle : la planète est trop petite, il y a une disproportion entre les techniques contemporaines et la possibilité d’entités stables continentales. Logiquement, nous devrions en être à l’ère interplanétaire, mais celle-ci est rendue impossible par la configuration du système solaire : la lune ne présente que peu d’intérêt et aucune planète n’est habitable. Il n’y a aucun intérêt économique, militaire ou politique. C’est l’enfermement planétaire. Mais l’emballement de la techno-science continue, et nous retrouvons des techniques démesurées, comme au début de l’ère hellénistique, mais sans strate géographique adéquate pour leur emploi. Nous nous retrouverions ainsi avec des techniques adaptées à l’ère spatiale mais appliquées à contre-emploi sur Terre.

D. Cosandey évoque l’énergie nucléaire, parfaite pour un emploi non-terrestre, absurde sur Terre, ou la robotique, très pertinente pour l’envoi de sondes spatiale, sans intérêt sur notre planète. On pourrait peut-être dire la même chose des techniques de manipulation du vivant (OGM, PMA, transhumanisme, …) dont le seul intérêt serait d’adapter les organismes à des conditions inconnues sur Terre. Même chose pour l’Intelligence Artificielle et certainement beaucoup d’autres techniques.

En prolongeant les thèses de l’auteur, on arriverait à dire que la technologie contemporaine qui s’est développée du durant le XXe siècle serait de type impérial – ce serait cela, la technoscience.

Conclusions interrogatives

Tout cela ne sont que des hypothèses à discuter, mais qui me semblent stimulantes car hétérodoxes dans nos milieux. De nombreuses questions se posent et parmi celles-ci :

  • Peut-être est-il possible, et comment, de distinguer entre outils-technique démocratiques et outils-technique impériaux, comme on peut distinguer des sociétés habitées par le projet démocratique et d’autres par le modèle impérial ?
  • Y–a-t-il un lien, et lequel, entre progrès technique, progrès intellectuel et progrès politique ? Il semblerait que dans l’histoire, ils aillent grossièrement de pair, ainsi que leurs régressions – mais tout dépend ce que l’on appelle « progrès » : créativité ou mise en ordre ?
  • Le fait technique est enchâssé dans le social et le politique, dont il n’est en fait qu’une dimension : quelles sont les relations entre le type de société et le type de techniques ou, plus précisément, entre le type d’outil-technique et le type de techniques sociales ou politiques ? Et même le type d’être humain produit ?  N’y aurait-il pas un triptyque outils-technique / forme sociale / type anthropologique individuel ?