TECHNOlogos 6èmes Assises des 21 et 22 septembre 2018 : "Agriculture, technique et vivant"

Outils numériques et robotiques : nouvelle dépendance ou gain d’autonomie pour les agriculteurs ?

Par Vincent Tardieu

Retranscription

 

Préalable

Je vais vous apporter quelques données et pointer des questions qui me paraissent importantes. En tant que journaliste j'ai essayé d'aller au plus près des usagers mais aussi des constructeurs et des chercheurs qui peuvent accompagner des agriculteurs. Je vous propose de faire de même, tout en mettant de côté pendant un temps vos à priori idéologiques pour regarder les données et ensuite d'en discuter ensemble.

Le premier élément que je souhaite vous dire est que,  contrairement à une idée reçue, les agriculteurs ne sont pas des « péquenots »…. Ce sont des gens qui ont un rapport à la technologie en réalité très ancien. Aujourd'hui, c’est celui au numérique et aux objets connectés. Mais de tout temps, c'est une profession qui a été extrêmement innovante au niveau technologique. Si je reprends les données de mon enquête sur l'agriculture connectée, 45% des agriculteurs sont équipés de smartphones, 70% ont une connexion internet – un chiffre certes inférieur à la moyenne nationale qui est de 90%.

Avec leurs smartphones, 64% des agriculteurs utilisent des applications principalement pour la météo, mais aussi pour faire des commandes en ligne. Ils sont aussi actifs sur les réseaux sociaux comme twitter, une forme de communication entre eux, et aussi sur des sites en rapport avec la météo. Ceux qui sont équipés actuellement travaillent plutôt en grande culture comme les céréales, et secondairement font de l'élevage.

Cette agriculture connectée apparaît dans les années 90, essentiellement aux États-Unis, en Australie, au Brésil et en Argentine, et principalement dans les endroits où l'agriculture est extensive, sur d'immenses surfaces. C'est un point important, car vous allez découvrir que l’une des questions qui se pose avec les outils, est celle de l’adaptation aux superficies et tailles des troupeaux de nos agriculteurs en Europe. Le principe de cette agriculture appelée aussi la « smart-agriculture », est d'avoir des capteurs embarqués sur différents engins pour les semis, des remorques, des pulvérisateurs, le tracteur évidemment, des installations fixes au sol également, des engins en l'air qui peuvent aller du satellite à l'avion et au drone, le tout avec une très grande intégration de données – le big data. Le but de cette architecture est de rendre une multitude de services.

La géolocalisation

Elle est le premier service rendu par la smart-agriculture ou l'AgTech. Au début, le recueil des données a été fait par satellite qui aujourd'hui peut-être remplacé par un avion ou un drone. Le but est de connecter tous les engins et les objets agricoles communicants et géolocalisés. Cela permet de fournir une information spatialisée, datée et extrêmement précise. Au niveau des satellites, on a aujourd'hui le complexe GPS – américain et d'origine militaire. Au passage, il est intéressant de noter que beaucoup de ces outils sont d'origine militaire, tout comme pour l’agrochimie, la technologie dominante de l’agriculture du XX siècle. Ce sont des adaptations civiles des technologies militaires. En mode civil, les GPS ont une résolution, selon les lieux, de 3 à 15 mètres. Le système européen équivalent, Galiléo, déployé depuis 2016, permet lui d’obtenir une meilleure précision. Et par des techniques assez simples d'antenne au sol, comme le GPS RTK s'appuyant sur la triangulation et qui rajoute de la précision sur le positionnement, on peut arriver à des résolutions de 2-3 centimètres. Vous pouvez imaginer les services que cela peut rendre en efficacité et en confort, pour toute une série de taches agricoles.

Par exemple : le guidage et la gestion des tronçons : quand vous faite un sillon et que vous y revenez ensuite, on peut repasser exactement sur même ligne même si la végétation a poussé depuis. Il peut y avoir des bugs, mais le service est là. Cela permet d'être beaucoup plus précis dans les apports de semences, d'intrants, de fertilisants, etc. Dans le cadre de la « préservation » des sols, pour éviter le compactage dû aux gros engins, cette géolocalisation va réduire ce risque. Car comme vous passerez toujours au même endroit, c'est autant d'espace autour du sillon qui ne va pas être compacté. Cela permet aussi de diminuer la consommation de fuel, car vous allez normalement faire moins de passages. Ce que me disent les agriculteurs : « le GPS est le service de base ». Et aujourd’hui beaucoup d'engins sont géolocalisés. De plus, lorsque vous arrivez au bout du champ et que vous allez tourner avec derrière le semoir ou un autre engin, c'est toujours une opération très compliquée. Dans le cas de l'utilisation d'un semoir, lorsque ces systèmes n'étaient pas connectés, il y avait une trentaine d'opérations semi manuelles à effectuer selon les appareils. Aujourd'hui avec les différents systèmes techniques, tout cela s'enchaîne, et on peut se demander même à quoi sert l'agriculteur dans son habitacle ! On pourrait imaginer qu'il soit sur le bord du champ en train de regarder ses engins œuvrer. Techniquement c'est possible, je vous l’assure ! Mais cela pose une série d'autres problèmes, notamment de sécurité et de règlementation. Concernant les coûts, ils sont importants, la balise RTK valant 10 000 euros, et souvent il y a une mutualisation entre voisins agriculteurs.

Un intérêt de la géolocalisation, c'est aussi de pouvoir enregistrer la réflectance de la chlorophylle des feuilles et permettre ainsi de constituer des cartes de végétation ; elles seront utiles pour un traitement particulier, permettant de réaliser des cartes de rendements en s'appuyant sur l'historique. Deux grandes entreprises fournissent ces systèmes : le plus important est le consortium Farmstar – le plus connu en France et utilisé, où l’on trouve l'institut technique des grandes cultures Arvalis, celui des oléagineux Terres Inovia et également Airbus qui est la cheville ouvrière de cet outil d’aide à la décision, liés notamment à leurs satellites Spot. Citrons aussi la société Géosis, moins connu, qui est pourtant une entreprise française qui se déploie surtout à l'international comme en Amérique du nord.

La communauté européenne a développé un programme de données de satellites, de natures diverses : c’est la constellation des Sentinel qui a commencé à être déployée. Ce programme s'appelle Copernicus et offre des images gratuites. On imagine le bouleversement du modèle économique de l'ensemble des opérateurs de satellites, et l’ on pouvait se demander si cela n'allait pas couper l'herbe sous les pieds à tous ces industriels et pourvoyeurs d’imagerie. En fait, ces derniers bénéficient aussi de ces images gratuites pour divers services et sont en partie des sous-traitants de Copernicus.

Les services télématiques

Tous les outils embarqués dans les engins sont connectés et communicants. Concrètement cela signifie que lorsque vous êtes un chef d'exploitation, vous pouvez depuis  votre bureau savoir en temps réel qui fait quoi, quel est le travail de votre moissonneuse batteuse, d'un tracteur dans un autre champ, etc. Cela va avoir un intérêt pour maîtriser le travail qui est fait. Si vous êtes en copropriété dans le cadre d'une Coopérative d'Utilisation de Matériel Agricole (CUMA) avec mutualisation d'un certain nombre d'engins, on peut savoir quel copropriétaire a utilisé de telle heure à telle heure tel engin. Pour le chef d'exploitation, ces « mouchards » qui sont installés dans les moteurs des engins agricoles permettent aussi de contrôler le travail des ouvriers agricoles. Ce qui pose une série de questions dans les grandes exploitations, en matière de transparence et droit social. Est-ce que ce traçage des engins utilisés est toujours signifié aux ouvriers agricoles ? La règlementation l’impose. Et la réalité… ?

Il faut préciser que ces outils télématiques ne sont pas encore très implantés, et coûtent chers – l’abonnement-location est de l'ordre de 10 000 euros par an, par exemple pour Télématics, un fournisseur allemand, et peut être moins cher chez certains  concurrents.

L'élevage de précision

L’élevage est le deuxième domaine marquant de l'AgTech. Après la géolocalisation, voilà des usages technologiques qui remontent à plus de 10 ans. Très emblématique de cette technologie connectée : les robots de traite, à l’origine développés en France par l’institut Cemagref (ex-IRSTEA), mais qui n’a su le porter au stade industriel. Ce sont des firmes étrangères, néerlandaise, norvégienne et danoise, qui ont poursuivi les recherches et sont passées aux stades du développement et de la commercialisation. C’est l’outil central de ce que l'on appelle l’élevage de précision, qui s'appuie sur 4 éléments de connexion.

  1. Des automates dans la ferme d’élevage pour le nettoyage des sols, l'affouragement en poussant le fourrage vers la gueule des vaches. La vaches est alors stimulée et vient manger davantage. Ce qui se traduit par une augmentation de la production de lait.
  2. Deuxième groupe d’objets connectés, les capteurs. On en trouve sur les bâtiments pour gérer la température, la ventilation, éventuellement le volume sonore, les poussières, l'ensoleillement, etc. Il y a aussi les capteurs et des sondes sur l'animal, comme le podomètre pour mesurer les déplacements et détecter des soucis de boitements chez les bovins, mais aussi diverses sondes pour la détecter des vêlages (lorsque la mise à bas est proche) , des accéléromètres pour mesurer des comportements alimentaires – la rumination -, des sondes vaginales pour indiquer quand la vache peut être montée, etc. Enfin, aujourd’hui la plupart des (gros) animaux des systèmes d’élevage en France sont « pucés », c’est-à-dire identifiable par une puce RFID. Toutes ses opérations permettent d'identifier, de mesurer les performances et d'analyser chacun des comportements individuels.
  3. Revenons sur le robot de traite. Et d’abord précisons en le fonctionnement : la vache s'approche du portique de la traite, elle est identifiée par sa puce et le portique s’ouvre lorsque l’animal peut se faire traire. La vache est d’ailleurs motivée à le faire par une « friandise » sous forme de protéines qui va tomber sous son museau pendant qu'elel se fera traire automatiquement. Dès qu'elle accède à la zone de traite, la porte arrière se referme. Le nettoyage des mamelles s'opère, puis des ventouses viennent se placer sur elles pour aspirer le lait. Quand les capteurs constatent qu'il n'y a plus de lait à prendre, les trayeuses se défont, le portail avant s'ouvre et la vache est libérée. Sa collègue dans la file va la remplacer. Là aussi, on trouve des capteurs pour analyser en temps réel la quantité et la qualité du lait - les taux de germe, le pourcentage et le type de graisse, etc. Ainsi, sur les robots de traite, il y a des dizaines de données différentes qui sont collectées sur chaque vache lors de chaque traite, mais souvent les agriculteurs n'en utilisent que 25%, ce qui s’avère largement suffisant pour eux m’ont dit plusieurs éleveurs.
    En Bretagne, une exploitation laitière sur deux qui se crée se monte avec un ou plusieurs robots de traite – soit un robot pour environ 70 vaches. Depuis 2015, le nombre d'exploitations robotisées augmente. Parallèlement de plus en plus de  petites fermes disparaissent. Si les robots de traite n’en sont pas forcément l’origine – les prix du lait ont provoqué une très sévère crise dans la filière –, on peut penser qu’ils y contribuent. Car ces robots favorisent l’augmentation de la taille des troupeaux, de la production de lait, et donc un mouvement de massification et de concentration des fermes.
    Ce système de fermes robotisées et connectées pose tout une série de questions. D'abord, on constate que ces robots renchérissent les coûts de l’alimentation du bétail, car ils ne permettent pas de valoriser facilement les pâturages de la ferme. Au mieux vous avez des grands prés autour du bâtiment et les vaches après la traite y retournent. Mais pour des raisons historiques de remembrement, les prés ne sont pas tous autour du bâtiment d'exploitation. Physiquement la vache ne va pas faire de longs allers et retours pour aller se faire traire « spontanément ». Et consomme davantage d’aliments. On constate alors une augmentation de la part des aliments importés dans la ration de ces vaches des fermes robotisées, même lorsque la ferme produit une partie du fourrage, voire des protéines. Ces coûts se surajoutent à ceux de la technologie mise en place : implantation d'un robot de traite (150 000 euros environ), remise à niveau du bâtiment qui doit l'abriter. On doit s’interroger sur l’impact de ces équipements sur la trésorerie de ces exploitations. Car ils arrivent à un moment où les éleveurs sont en crise, avec un niveau d'endettement déjà très élevé, et une importante fluctuation du prix du lait, j’y ai déjà fait allusion.

Autre question posée par ces robots et capteurs sur l’animal : celui du bien-être animal. Certains zootechniciens (et éleveurs !) considèrent que cette automatisation à outrance, cette « objetisation » de l'animal concoure à accentuer leur mal-être dans les fermes. D'autres éleveurs me disent au contraire qu'avec les robots, l'animal est beaucoup plus libre pour aller à la traite. Le fermier est moins stressé pour les y conduire. En effet, la double traite traditionnelle par jour est une énorme contrainte pour l'éleveur, car cela est répétitif et il faut aller très vite, cela est fatigant, peut provoquer à force chez l’éleveur des douleurs musculeux-squelettiques, et stresser les animaux. Avec les robots, le fermiers équipés me disent qu’ils peuvent mieux organiser leur temps de travail et leurs taches, et se concentrer sur la gestion et la santé du bétail.

Le big data

Avec l’AgTech, il faut comprendre qu'il y a un développement énorme de production des données. Elle va devoir répondre à la loi des 4 V – Volume, Vitesse, Variété et Véracité.

Concernant le Volume, lors des dernières années, il y a eu une multiplication des données par un facteur 100, 1000, 10 000 voire plus, avec un besoin exponentiel de rendre les modèles « robustes et valides ».

L'autre élément c'est la Variété ; on agglomère des données de nature très différentes – textes, températures, calculs, images, vidéos, etc. - et de sources différentes – provenant d'un champ, d'une plante, d'un animal, d'une exploitation, d'un institut technique, des stations météo ou des réseaux sociaux. Tout cela, il va falloir l'assembler, l'intégrer, rendre ces millions de données communicables, et les étalonner.

Le troisième élément et défi, est la Vélocité. Car on va devoir recueillir des données en temps réel, obtenues au plus près d'un processus biologique ou d'un événement physique. Et il faut harmoniser et contrôler la fréquence de recueil.

Quatrième élément et nécessité, la Véracité. En d’autres termes, une donnée de mauvaise qualité ou erronée, ne permettra jamais de réaliser un bon modèle. Il faut donc vérifier leur pertinence et homogénéiser les données recueillies.

Beaucoup d'organisations agricoles, d’acteurs techniques ou industriels, de politiques aussi, sont intimement convaincus que le Big Data va en quelque sorte résoudre la crise agricole. Je pense que c'est un peu plus compliqué que cela car la crise que l'on connait depuis maintenant plusieurs années est à la fois économique, sociale et écologique. En outre, nous questionner l'appropriation et l’usage de ces millions de données. Elles sortent des exploitations, des coopératives, de centres techniques, des instituts de recherche publique aussi. Et la question est à la fois de savoir à qui appartiennent ces données et si leur exploitation va servir le bien commun ou favoriser une appropriation privée par quelques-uns, exploitants et industriels ?

Ayant interrogé des juristes pour savoir à qui appartiennent les données collectées dans les fermes, pratique encore récente, les réponses ne sont pas claires. En droit européen (et français), certaines données relèvent de la protection individuelle des données. Mais ce droit-là ne résout pas toutes les questions liées au Big data, loin de là. Qu'elle va être la place des agriculteurs dans l'ensemble de ce processus : l'émission, la collecte, le traitement, l’exploitation et de la redistribution des données élaborées et consolidées ? Leur place est absolument stratégique. Et il y a à l'échelle française et européenne diverses réflexions, au sein des organisations agricoles, des industriels, des administrations et des pouvoirs publics, qui devrait aboutir à une réglementation dans les années à venir sur les usages et l’exploitation des données massives.

Il s’agit d’un sujet complexe qui échappe en partie aux agriculteurs. Si leurs équipements sont communicants et connectés, une partie des données repart chez le constructeur, une autre vers la coopérative, la laiterie ou leur institut technique. Et les agriculteurs ne savent pas bien ce qui est effectivement collecté, et par qui, pour en faire quoi, alors que ces données sont issues en grande partie de leur travail. Lorsqu'on interroge les constructeurs, s’ils admettent de la collecte « automatique », avec l'autorisation de l'agriculteur et sa signature par contrat, ils vous assurent que « pour l’instant » rien n'est exploité. Aujourd’hui, il faut savoir que juridiquement ces données appartiennent en fait à celui qui les collecte, même lorsqu’elles sont issues d’une exploitation agricole. Et si demain les législations évoluent, il y aura déjà des données stockées pour réaliser divers développements, de nouveaux produits et services qui seront alors vendus aux agriculteurs.

Aux Etats-Unis, le débat est plus avancé. Monsanto s'est diversifiée en dehors de l'agrochimie et des plantes transgéniques en rachetant des starts-up de l'AgTech notamment Climate Corporation qui s'est centrée sur de la donnée de météo et de production. En croisant les deux, ils arrivent à proposer des modèles et des services autour du type de fertilisation à apporter, de traitement à réaliser, en fonction d'un conseil météo extrêmement affiné. Et dans ce pays, il y a un certain nombre de grands producteurs qui sont montés au créneau en demandant de la transparence aux collecteurs de données, de participer à cette chaîne de la valeurs et de bénéficier de royalties. Ce ne sont pas des petits producteurs mais plutôt des syndicats professionnels d’importants producteurs.

Toutes ces questions ne sont pas secondaires. Elles sont à la fois importante économiquement et politiquement : car selon la réponse qui sera donnée demain par le législateur, cela va orienter en partie les systèmes de productions agricoles.

Mentionnons enfin pour clore cette partie sur le Big data, les externalités négatives en particulier pour les ressources naturelles et le climat, puisque le développement vertigineux de tous ces outils connectés, de tous ces circuits et puces, et les données générées par eux, conduisent à accélérer des extractions de terres rares, des consommations d’eau et d’énergie prodigieuses, et de sérieuses pollutions, alors même que ces matériels et circuits sont très mal recyclés. Cela n'est pour l’instant pas pris en compte alors qu'il faudrait intégrer systématiquement l'impact de ces données et outils au niveau environnemental, lorsqu'on les présente au public.

Des outils pour quel type d'agriculture ?

D’une façon générale sur l’AgTech, l’une des questions que l'on est en droit de se poser est de savoir si ces outils sont réservés à un certain type d'exploitation ? Rappelons que sur la période 1980-2010, ce sont les exploitations de plus de 100 hectares qui se sont développées alors que des plus petites ou moyennes ont disparu. Et on peut penser que ces grandes exploitations ont des capacités d’investissement bien supérieures aux autres, notamment dans ces outils qui favorisent les rendements, et des tailles mieux adaptées pour plusieurs de ces outils connectés. Ce qui accélèrent encore la disparité entre les exploitations. Et à terme sa concentration.  Ainsi, je crains que les menaces qui pèsent sur un grand nombre d'agriculteurs français et sur la  diversité de nos agricultures ne soient renforcées par les outils proposés par l’AgTech. Et je pense que les exploitations qui sont en ligne de mire ne sont ni les très grosses – qui peuvent acquérir ces outils introduisant une concurrence déloyale – ni même les toutes petites – qui finalement sont sur des créneaux et des niches de marché bien circonscrits et assez précis. Ce sont plutôt toutes les fermes intermédiaires – ce qui constitue une grande partie des exploitations françaises – qui sont vulnérables. Je rappellerai ici que le niveau d’endettement moyen était en 2013 de 181 172 euros par exploitation agricole (au 2/3 à moyen et long terme).Il est aujourd’hui de près de 200 000 €. Il faut alors mettre en regard l'ensemble des coûts et services de ces outils avec les niveaux d'endettement.

Les outils ne sont jamais neutres, et c'est le cas dans le domaine de l’AgTech. La plupart de ces équipements a été conçue pour un système et un modèle d'exploitation de type industriel. Ce qui ne signifie pas que certains outils connectés ne soient pas utiles ou utilisés dans des fermes de l’agriculture biologique, en conservation des sols, en agro-écologie, etc. Voire pour des fermes modestes avec des outils à faibles coûts. En interrogeant des petits éleveurs dans ma région du sud de la France, pour des parcours ovins et bovins, il était surprenant d’observer qu'ils avaient des positions en fait assez différentes selon les outils connectés. Si certains apprécient la possibilité de suivre leur cheptel à distance, d’autres éleveurs m'ont dit ne pas vouloir utiliser ces « béquilles électroniques » et préférer suivre leurs bêtes en direct. Cette diversité des intérêts manifestés et des usages, doit nous amener à une réflexion plus fine sur ces outils, qui ne sont pas tous réservés aux grandes exploitations, même si ce sont chez elles qu’ils sont aujourd’hui très largement utilisés.

Des questions urgentes à se poser

Au bout de mes dix-huit mois d’enquête je me suis interrogé sur un point clé : est-ce que ces outils appuient le projet de l’agriculteur ou bien est-ce l’outil qui fait son projet ? Dans certains cas, c'est l'outil qui fait projet. Lorsqu’il guide voire impose à l'agriculteur ce qu’il va mettre en place dans ses champs, les surfaces qu’il va cultiver ou la taille du troupeau qu’il va développer.

Il me parait essentiel qu’avant d’acquérir certains de ces équipements (souvent coûteux), les agriculteurs se demandent si ces outils sont bien dimensionnés pour son exploitation ou son troupeau, notamment pour permettre de les rentabiliser à moyen terme et en tenant compte de l'état de son marché et de sa structure financière.

Et pour ça, la qualité de l’accompagnement sur ces équipements est centrale. Ce conseil doit être indépendamment des constructeurs et des coopératives qui vendent aujourd’hui en partie ces outils ou ces services. Or, lorsqu’on regarde cette question du conseil de près, on n'est guère optimiste. Car malgré la montée de l’offre de ces outils connectés, le conseil et l’accompagnement étaient essentiellement l'apanage des constructeurs et revendeurs, ainsi que des pourvoyeurs de services tirés de ces outils. Les chambres d'agriculture étaient alors à la traîne et manquaient singulièrement de référencements sur ces outils. Ce qui s'est depuis amélioré. Bref, en 2016, lorsque j'ai fait cette enquête il n'y avait pas de conseils indépendants ; on retrouvait la même situation que pour les intrants chimiques. Et avant même de conseiller l’agriculteur sur les bons équipements et l’accompagnement par de la formation et de la prise en main, il convient de poser avec lui d'abord un bon diagnostic : « de quoi ai-je besoin par rapport à mon projet, mon type d'exploitation, ma taille, mon marché, etc ? ».

On peut aussi interroger les usages et modes d'acquisition de ces matériels. Faut-il nécessairement passer par une  appropriation privée ? C'est un mal bien français, qui a entrainé un niveau de suréquipement agricole préoccupant. Or, grâce au CUMA et à d'autres réseaux, on peut s’orienter vers une acquisition (et un usage) collective. Cette forme de coopération au niveau des équipements  (connectés ou pas) enclenche un certain mode de raisonnement et de travaux que je trouve fort intéressant au niveau des exploitations. Enfin, il existe aussi la solution de louer ces outils ou faire appel à des Entreprises de Travaux Agricoles qui ont des matériels très performants et des techniciens qui savent les utiliser, parce que, disons-le, leur utilisations peuvent s’avérer complexes.

En définitive, malgré des services rendus réels, ces solutions technologiques posent selon moi la question de la dépendance et de l'autonomie des agriculteurs : est-ce que l’on est en train de développer de nouvelles béquilles, hier chimiques, aujourd’hui électroniques ? Ou des outils aidant l’agriculteur dans son métier, sa créativité et sa liberté ? Alors, renforcement de sa dépendance ou de son autonomie ? C'est à cette question finalement que je soumettrais volontiers la plupart des outils connectés proposés aux agriculteurs, pour les adopter ou les repousser, pour les adapter ou les susciter.

Notes

Vincent Tardieu : journaliste scientifique et auteur de L'agriculture connectée, arnaque ou remède (Belin, 2017), L'étrange silence des abeilles (Belin 2009 et 2015) et Vive l'agroéconomie française (Belin, 2012).