TECHNOlogos 6èmes Assises des 21 et 22 septembre 2018 : "Agriculture, technique et vivant"

Pour une agriculture qui appuie son développement sur les cinq propriétés de la durabilité

Principes généraux et étude de cas de la Bergerie de Villarceaux avec la méthode idea v4
(Indicateur de Durabilité de l’Exploitation Agricole)

Par Héloise Boureau

Retranscription

 

L’historique

Présentation de la carte de la ferme de Villarceaux, d’une superficie totale de 800 hectares, dont 400 destinés à l’agricole et 110 hectares pour un golf.

Bref historique : Cette bergerie était une ferme importante appartenant à un comte qui habitait le château de Villarceaux, juste à côté. Ingénieur agronome, ce comte s’intéressait à l’agriculture. Il a participé à la sélection d’une race bovine « Ile de France ». C’était une ferme reconnue dans les années 1950-60. A la suite d’un mauvais placement financier, le comte a dû vendre tous ses biens dans les années 70. C’est la fondation Charles Leopold Mayer (qui à l’origine ne s’intéressait pas spécialement à la culture) qui rachète la bergerie. La ferme continue à évoluer comme celles de la région. On constate que, dans un but de simplification et pour faire de la grande culture, des parcelles s’agrandissent au détriment des vergers et des prairies permanentes. Suite à la PAC et pour des soucis de main d’œuvre, il était plus rentable de faire de la grande culture que de l’élevage. Ainsi en 1990, la ferme de la Bergerie fonctionne en conventionnel avec une rotation simple et très courte de 3-4 ans, beaucoup de céréales à paille et la résolution des problèmes par l’apport de produits chimiques. Les traitements se faisaient avec des hélicoptères, une technique très courante à cette époque d’autant que le lieu était une plaine assez plate, sans arbres, permettant le travail avec de la mécanisation. Parallèlement, le propriétaire – la fondation Charles Léopold Mayer – était très impliqué dans les réflexions internationales sur le développement durable, la biodiversité… participant par exemple au sommet de la Terre de Rio et au rapport Bruntland. Il y avait une grosse incohérence entre leur discours, que ce soit au niveau international ou même en France, et les pratiques dans ce territoire de la Bergerie. La fondation a donc choisi de conserver ce territoire, de mettre en œuvre ses idées et donc d’investir pour transformer cette ferme.

La démarche

Dans un premier temps, ils ont investi sur du capital humain : on se regroupe et on réfléchit sur la manière de faire. Le groupe de Seillac, présidé par l’ancien ministre Edgar Pisani, a été créé.

Différents objectifs, qui vont être très inspirants pour la transition de la Bergerie ont été définis : partant d’une grosse ferme, en conventionnel, comment fait-on ? quels sont les objectifs à fixer pour la transformer ? Plusieurs axes ont été déclinés : protéger les grandes ressources, comme la diversité, la qualité de l’eau, le nombre d’actifs, remettre de l’attractivité en milieu rural, développer le rapport homme-nature, définir le rôle de l’agriculture comme une activité nourricière et non point comme un outil d’exportation. De 1995 à 2005 ce groupe s’est renforcé avec 3 ingénieurs agronomes – dont Matthieu Calame – avec comme objectif « comment fait-on concrètement pour changer une ferme ?

Un diagramme montre les différentes idées qu’ils avaient eues pour y répondre : comment faire de l’agriculture durable ? qu’est-ce que l’on doit changer comme technique ? comment diffuse-t-on les idées, les expériences, les transformations ?

On recrée alors dans les campagnes, du lien, de l’implication sociale, de l’éducation citoyenne… On s’intéresse aussi aux filières, car on ne peut changer l’agriculture sans avoir un impact sur l’aval. Les filières sont dépendantes d’un certain modèle et si celui-ci change, il y aura un impact sur elles. C’est un test, un prototype que la fondation a financé pour proposer d’autres démarches, sachant que l’on n’est pas d’accord avec l’agriculture conventionnelle.

La méthode appliquée

Le premier point abordé était d’être autonome sur le plan décisionnaire. On ne doit pas dépendre de différents lobbies, on va forcément écouter les voisins, on doit réfléchir, confronter les idées, travailler ensemble en s’affranchissant des contraintes sachant que l’on ne peut pas tout prendre en compte.

Le deuxième point est la culture agronomique, avec le frein de la fertilité des sols et de l’usage intensif des pesticides. Comment s’affranchir de ces deux intrants « confort », tout en améliorant le bilan énergétique et les services environnementaux que l’on peut rendre au territoire.

Par exemple, sur une parcelle « conventionnel » de 60 hectares de blé et de céréales d’un seul tenant, afin d’augmenter la diversité, on va la redécouper et faire plusieurs cultures. S’il y a une mauvaise année sur une culture, il y aura toujours au moins une autre qui compensera économiquement. Techniquement, même s’il y a une maladie sur une culture, elle ne touchera pas obligatoirement les autres. On obtient ainsi une meilleure stabilité. On réfléchit à l’échelle de l’exploitation agricole et non plus à la parcelle. On ne s’interdit pas de tout modifier, on pourra aussi mélanger les variétés pour les cultiver entre elles et optimiser les rendements. En complément, il a été planté des arbres pour enrichir l’agroécosystème, protéger des intempéries et faire des barrières naturelles. Sur une autre parcelle, après le redécoupage, on a recréé des chemins. Le territoire est ainsi bien partagé et ouvert à tous. Face au problème de fertilité et celui de l’azote en particulier, dans notre système de culture on a déjà utilisé des légumineuses, mais cela ne suffisait pas. La prairie est assez magique dans ce domaine, car là, on peut semer des légumineuses pour enrichir en azote, augmentant ainsi la matière organique dans le sol, y fixant le carbone et améliorant sa qualité pour les cultures futures. L’idée sur l’ensemble de la ferme a été de s’appuyer sur de la polyculture et du poly-élevage; l'élevage bovin avait pour but d'être au service des cultures. Mais faire pousser de l'herbe n'est pas viable économiquement, alors on met des vaches pour rentabiliser la surface. Ce sont aussi des prairies temporaires et tournantes par rotation au cours des années sur les différentes parcelles. La dernière étape est la réintroduction des arbres dans les parcelles, afin que l’agroécosystème soit complet, pour favoriser la qualité des sols la diversité et la préservation des ressources. Tous ces arbres sont une contrainte pour manœuvrer, mais ont un impact écologique sur le biotope – difficile à voir au quotidien. Ils peuvent avoir un rôle économique à long terme en créant une filière bois tout en respectant la diversité, avec une coupe réfléchie – comme ne pas dépasser l'équivalent de ce qui pousse annuellement. Un plan de gestion des haies a été mis en place pour faire du bois et le transformer – des plaquettes pour le chauffage par exemple. Le territoire agricole devient un outil fonctionnel.

Les trois piliers de la Bergerie sont ainsi les cultures, l'élevage au service des cultures et l'arbre qui permet aussi d'enrichir l'agroécosystème. Sur le plan décisionnel et de l'autonomie, on va favoriser la vente directe, l'échange avec le consommateur, en participant à une coopérative agricole qui permet de favoriser localement les produits en évitant le marché national. Ne pas dépendre que d'une filière, favoriser la qualité - label bio depuis 2003 – être au plus près en contact avec les consommateurs.

La transformation

Il y a eu une profonde transformation de la ferme depuis 1990 jusqu'à aujourd'hui, avec une forte évolution du paysage comportant des parcelles plus petites– 8 hectares en moyenne maintenant –, une diversité des cultures, la réimplantation d'arbres et la recréation de chemins. Cette transformation a été mal perçue au début : planter des arbres sur une terre à blé, n’était pas un cap très bien vu ni compris. Finalement, cela a fait réfléchir les agriculteurs de la région. Cette ferme, qui protège la ressource en biodiversité, mais surtout en qualité d'eau, et qui reste économiquement rentable. La fondation FPH qui a investi sur cette ferme de 1995 à 2005 s’en est détaché. Cette exploitation gère maintenant de façon indépendante ce territoire, exploite les terres, les valorise. C'est une production qui fonctionne aujourd'hui de façon autonome. Une exploitation qui « partage » le territoire par les échanges qu'il y a avec des boulangeries, des chercheurs, des agriculteurs de la recherche participative. Partage des informations dans l'éducation auprès d'étudiants, de lycéens, agronome ou paysagiste. Partage du territoire aussi par les chemins ouverts aux habitants locaux. 

La méthode IDEA et le groupe de juin

Cette transformation ne s'est pas faite en un jour. Un groupe a été mis en place pour permettre cette dynamique de réflexions et d’action. Il venait chaque année en juin sur la ferme, cela a débouché  sur une méthode de diagnostic de durabilité d'exploitations agricoles. Une méthode qui a grandi avec la ferme de Villarceaux et qui s'appelle aujourd'hui la méthode IDEA ou Indicateur de Durabilité de l'Exploitation Agricole. On sait ce que l'on veut, et ce que l'on ne veut pas, mais comment peut-on s’y prendre ?

On rassemble les différentes parties prenantes, les intérêts – par exemple pour le consommateur c'est d'avoir une alimentation correcte, pour le producteur de vivre de sa production, de protéger l'environnement, etc. Il y a des objectifs qui sont prédéfinis comme l'agroécologie. L’outil IDEA – il y en a eu d’autres – est construit avec des scientifiques des enseignants-chercheurs, des techniciens d'instituts avec des références théoriques. Ils ont théorisé les différents points de référence mis en place sur la ferme de Villarceaux et dans d’autres formes. C'est donc un outil co-construit, partagé et qui a pour but de définir notre agriculture durable avec une approche globale sous différentes dimensions : agro-écologie, territoriale, économique mais systémique car tout est lié. La première version est sortie en 1999, et nous sommes en cours de finaliser une version 4 qui va sortir prochainement où le cadre théorique a beaucoup évolué car on se base maintenant sur des propriétés et non plus sur des dimensions. Cela permet d'avoir une approche plus systémique, plus globale. C'est une méthode évaluative sous l'angle « durable » avec des indicateurs - pour chaque propriété - qui se répartissent dans les trois piliers du développement durable : agro-écologie, socio-territorial et économie, et chaque pilier se caractérise par un ensemble de propriétés. Par exemple, 3 propriétés sont liées à l'exploitation agricole où l'exploitant est décisionnaire - l’autonomie sur les semences, le matériel, la qualité productive et reproductive – comment s’assure-t-on qu’aujourd’hui, mais aussi demain, je puisse produire  et la robustesse – la capacité à encaisser des chocs climatiques ou économiques.

Trois propriétés complémentaires de la durabilité qui ne sont pas liés à l’entreprise agricole mais plutôt à son regard porté sur le monde et la société : qu'est-ce que je peux faire pour la société, est-ce que je protège l'eau, la diversité, est-ce que je partage bien le territoire ? Et deux autres, en tant qu’ancrage territorial, est-ce que je crée de l’emploi est-ce que je vends bien mes productions localement et non pas au plan national ou à l'étranger. Soit 5 propriétés dans la méthode IDEA qui ont permis d'évoluer vers l'ouverture.

En 1999, c'est d'abord une méthode pédagogique ayant pour but de partager la vision de l'agriculture durable auprès d'étudiants et lycéens dans les écoles agricoles ou non, et utilisable par des professionnels. On s'aperçoit que les agriculteurs s'en inspirent pour avoir une vision globale, un diagnostic, un état des lieux d'une ferme, de permettre de voir les points forts et faibles et d'évoluer en conséquence. On peut avoir deux lecture de cette méthode ; tout le monde connaît très bien les trois dimensions, agro-écologie, socio-territorial et économie, mais la version 4 permet en plus une lecture des propriétés car elle est plus transversale.

 

Notes :