Rencontres 2025 : "LA MEGAMACHINE : S'EN SORTIR..."

Tech, technique, technologie, techno-science, technocratie, technè :
“l’imaginaire radical” chez Cornelius Castoriadis
comme contribution à un débat contemporain*

De  David Ames Curtis
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Je remercie Henri Declais de m’avoir présenté à Jean-Luc Pasquinet et Jean-Luc ainsi que Technologos de m’avoir invité à intervenir lors de ce colloque, “La Mégamachine : s’en sortir ?” Titre si grandiose, au moins aussi grandiose que la mégamachine dont il faudra, sous-entendu selon le point d’interrogation, s’en sortir, si cela est possible — et s’il s’agit toujours, dans ce monde dominé par l’informatique et la télématique extrêmement énergivores et hydrovores mais toujours plus dématérialisées et virtuelles (bref, la “tech” contemporain), d’une machine quelconque, soit de très grande taille.[1] Après la fin de l’Âge de la machine, Lewis Mumford a conçu la “mégamachine” (ou le “mythe” de celle-ci) non seulement comme un assortiment grandiose de “machines” physiques mais comme une invention et convocation simultanées et coordonnées de techniques, d’outils, d’êtres humains et de la nature, ainsi que de structures économiques, politiques, religieux, sociaux… — dont la “machine invisible” : la bureaucratie des anciens empires mobilisant des milliers d’hommes.

Ma présentation sera bien plus modeste : de vous présenter quelques pistes de réflexion pour ce colloque à partir de l’œuvre du penseur polymathe Cornelius Castoriadis (1922-1997), fondateur du groupe révolutionnaire d’après-guerre Socialisme ou Barbarie (1949-1967) et élucideur de l’ “imaginaire radical social instituant” du domaine social-historique ainsi que de l’ “imagination radicale”, soit la psyché, dont aucun des deux n’est ni réductible ni déductible de l’autre mais qui coexistent nécessairement et sont impensable et “inexistible”, disons, l’un sans l’autre. Nous ne sommes le résultat irrésistible ni des ancêtres, des dieux, de Dieu ni de la Raison ou de la rationalité ni une conséquence déterminée de la matière, même conçu “historiquement”.

Pourtant, il faut vous prévenir d’avance : radical ne veut pas dire ici forcement politiquement “radical”, comme le Parti radical-socialiste (radsoc) — qui n’était d’ailleurs, comme disait Castoriadis, “ni radical, ni socialiste”…. Les significations d’un imaginaire radical sont toujours instituées et instituantes, toujours autrement selon la société en question et peuvent toujours favoriser autant de pratiques et d’idées hétéronomes que celles qui pourraient s’avérer, avec notre participation soutenue, autonomes. L’élucidation de l’ “imaginaire radical”, si elle est poursuivie, ne fournit ni une formule toute faite ni un slogan rassurant ni une garantie infaillible mais présente une occasion, pleine de risques, de penser les institutions des sociétés, autres ou la nôtre — et auquel cas, une opportunité d’en entamer leur transformation en agissant en connaissance de cause.

Le groupe Socialisme ou Barbarie — d’abord en tant que Tendance Chaulieu-Montal (Castoriadis-Claude Lefort, 1946-1948) au sein de la Quatrième Internationale et puis comme organisation indépendante (1949-1967) — mettait en cause la conception trotskiste de la Russie dite “communiste” comme “un état ouvrier dégénéré” pour prôner, à sa place, l’idée transformatrice de la Russie et de ses satellites comme une forme inédite : le “capitalisme bureaucratique”, où est née une nouvelle classe, la bureaucratie, qui essayait de prendre un contrôle total, d’une façon totalitaire, des moyens de production, des producteurs et de la vie sociale tout entière. Une nouvelle “mégamachine”, si vous voulez, autre que les “empires hydrauliques” anciennes bureaucratisantes, le “despotisme oriental” examiné par Karl Wittfogel dans un numéro de S. ou B. La vieille distinction, non seulement marxiste, d’une lutte de classe entre possédants et prolétaires sans propriété, se remplace, dans le capitalisme bureaucratique, total et totalitaire ou (à l’Ouest) fragmenté, par celle entre dirigeants et exécutants. Suite aux contributions de Benno Sternberg (“Hugo Bell” / “Benno Sarel”), qui étudiait La classe ouvrière d’Allemagne orientale[2] avant et après l’insurrection ouvrière de Berlin-Est en 1953, le corollaire est vite tiré : le capitalisme bureaucratique doit simultanément solliciter la participation des ouvriers — pour boucher les trous des directives mal ou sous-informées des dirigeants hors production — et les exclure de toute participation — sinon les dirigeants se verront caducs, sans raison d’être. Même avant le premier numéro de la revue du même nom, S. ou B. anticipait une révolution ouvrière contre la classe bureaucratique et l’instauration de la “gestion ouvrière”, non pas comme horizon utopique ou idée régulatrice ou appendice à un régime parlementaire mais comme suite des implications de cette nouvelle lutte dirigeants-exécutants, ce qui s’est produite avec la création des Conseils ouvriers lors de la Révolution hongroise de 1956.

Dans “Sur le contenu du socialisme” (1955-1957), son texte en trois parties écrit autour de cette révolution,[3] d’abord (1955) Castoriadis étend et précise sa conception du socialisme — qui “n’est rien d’autre que l’activité gestionnaire consciente et perpétuelle des masses”[4] — pour inclure non seulement la “fonction économique” mais “aussi bien la fonction sexuelle que la fonction culturelle” :

La gestion ouvrière n’est donc possible que si [la] division…du travail manuel et intellectuel…tend dès le départ à être dépassée, en particulier pour ce qui est du travail intellectuel relatif à la production. Cela implique à son tour l’appropriation de la culture par le prolétariat. Non pas certes comme culture toute faite, comme assimilation des “résultats” de la culture historique…. Mais comme appropriation de l’activité et comme récupération de la fonction culturelle, comme changement radical du rapport des masses des producteurs au travail intellectuel. Ce n’est qu’au fur et à mesure de ce changement que la gestion ouvrière deviendra irréversible.[5]

Reprenant l’analyse de la lutte dans la production — “at the point of production” selon la Tendance Johnson-Forest américaine (le Trinidadien C.L.R. James et l’ancienne secrétaire russe de Trotski, Raya Dunayevskaya) — et tout en gardant sa distinction entre dirigeants et exécutants, dans la deuxième partie (1957) Castoriadis introduit la catégorie de la technologie, qui est à transformer, expliquant que cette société socialiste

n’est caractérisée en premier lieu ni par la liberté politique, ni par l’expansion des forces productives, ni par la satisfaction croissante des besoins de consommation, mais par la transformation de la nature et du contenu du travail, ce qui signifie : la transformation consciente de la technologie héritée de façon à subordonner pour la première fois dans l’histoire cette technologie aux besoins de l’homme non pas seulement en tant que consommateur, mais en tant que producteur.[6]

D’ailleurs, il faut combattre la conception héritée de la technologie comme “neutre”, prétendument susceptible d’être appliquée telle quelle dans n’importe quelle société :

Le capitalisme n’utilise pas une technologie qui serait en elle-même neutre à des fins capitalistes. Le capitalisme a créé une technologie capitaliste, qui n’est nullement neutre. Le sens réel de cette technologie n’est même pas de développer la production pour la production ; c’est en premier lieu de se subordonner et de dominer les producteurs. La technologie capitaliste est essentiellement caractérisée par la tentative d’éliminer le rôle humain de l’homme dans la production — et à la limite, d’éliminer l’homme tout court. Qu’ici, comme partout ailleurs, le capitalisme n’arrive pas à réaliser sa tendance profonde — s’il y parvenait, il s’écroulerait aussitôt - n’affecte pas ce que nous disons.[7]

L’idée d’une “schizophrénie” du capitalisme n’est pas une invention de Deleuze-Guattari des années 70.

Cette technologie capitaliste a donc une spécificité : parce que le “capitalisme ne peut pas compter sur la coopération volontaire des producteurs…il doit faire face à leur hostilité, au mieux à leur indifférence quant à la production. Il faut…que la machine impose son rythme de travail ; si cela n’est pas réalisable, il faut qu’elle puisse permettre de mesurer le travail effectué”.[8] Écrivant il y a sept décennies mais avec une prescience qui décrit aussi le sort des travailleurs de la “gig economy” d’aujourd’hui, surveillés par l’informatique sinon supprimés par l’IA, Castoriadis constate : “le travail doit être mesurable, définissable, contrôlable de l’extérieur — autrement ce processus n’a pas de sens pour le capitalisme. Il faut en même temps, aussi longtemps que l’on ne peut pas se débarrasser complètement du producteur, que celui-ci soit remplaçable à l’extrême”.[9]

Castoriadis introduit ici une nouvelle distinction, cruciale, entre technique et technologie :

Il n’y a pas de physique ou de chimie capitalistes : il n’y a même pas de technique, au sens général du terme, capitaliste ; mais il y a bel et bien une technologie capitaliste, en entendant par ce terme, dans le “spectre” des techniques possibles d’une époque (déterminé par le développement de la science), la “bande” des procédés effectivement appliqués. À partir du moment…où le développement de la science et de la technique permet un choix entre plusieurs procédés possibles, une société choisira infailliblement les procédés qui ont pour elle un sens, qui sont “rationnels” dans le cadre de sa logique de classe. Mais la “rationalité” d’une société d’exploitation n’est pas la rationalité d’une société socialiste.[10]

Il montre ainsi que l’aliénation dans la production et sociétale n’est pas structurale, ne provient pas de la société en tant que telle, mais est instaurée dans certaines sociétés, avant de réitérer que la “modification consciente de la technologie sera la tâche centrale d’une société de travailleurs libres”.[11]

Quelques corollaires et conséquences :

—“on choisit parmi plusieurs procédés techniquement possibles et…on aboutit ainsi à une technologie effectivement appliquée dans la production concrétisant la technique” ;[12]

—“il n’y a pas de développement autonome de la technique appliquée à la production, de la technologie. De l’ensemble des technologies que rend possibles le développement scientifique et technique de l’époque, la société capitaliste réalise celle qui correspond à sa structure de classe, qui permet au capital de mieux lutter contre le travail” ;

—“On tend à considérer généralement que l’application de telle ou telle invention à la production dépend de sa ‘rentabilité’ économique. Mais il n’y a pas de ‘rentabilité’ économique neutre, la lutte de classe dans l’usine est le facteur principal qui détermine la rentabilité” ;

—“L’asservissement croissant de l’homme découle essentiellement de ce processus, non pas d’une malédiction inhérente à une phase donnée du développement technologique. Il n’y a pas non plus de magie dialectique de l’asservissement et du rendement : le rendement augmente en fonction de l’énorme essor scientifique et technique qui est à la base de la production moderne, et malgré, non pas à cause de cet asservissement. L’asservissement signifie simplement un gaspillage immense, du fait que les hommes ne contribuent à la production que pour une fraction infinitésimale de leurs facultés totales”.[13]

Pour instaurer cette “gestion de la production par les producteurs, à l’échelle de l’entreprise aussi bien qu’à celle de l’économie” — ce qui “implique la suppression de tout appareil de direction séparé de la société”[14] — certaines techniques existantes peut être mobilisées. Castoriadis prône la création d’une “usine de plan” qui n’hésitera pas à employer “des méthodes modernes et des calculateurs électroniques”[15] pour un traitement informatique des données récoltées à / de la base. Alors que les plans quinquennaux russes ou autres ont débouchés sur des données masquées ou falsifiées par les directeurs à tous niveaux et l’ “économie capitaliste n’en tient compte qu’en petite partie et avec des délais considérables”, l’ “économie socialiste pourra tenir compte de cet effet intégralement et instantanément” pour une “connaissance aussi large de l’état réel et des possibilités de l’économie”.[16]

Malgré cette cybernétisation, il “n’y a pas”, souligne Castoriadis, “de ‘cybernétique politique’ pouvant définir les éléments nécessaires à la prise d’une décision ; seuls les hommes peuvent les déterminer”, expliquant que les “éléments du plan sont partis comme propositions des diverses entreprises ; ils ont été élaborés sous forme d’une gamme de plans cohérents possibles par l’ ‘usine du plan’ ; ces plans reviennent finalement devant les Assemblées d’entreprise, qui en discutent et votent”.[17] L’utilisation — prônée par certains, par exemple, dans la sphère “pair-à-pair” aujourd’hui — des “chaînes de bloc” pour prémunir contre des décisions hiérarchiques et pour garantir une certaine “objectivité” autrement supposément absente mais en réalité seulement prétendument “neutre” ne peut pas remplacer des décisions démocratiques, toujours risquées, de la base.[18] “Cette démocratie directe indique toute l’étendue de la décentralisation que la société socialiste sera capable de réaliser”.[19]

Néanmoins, Castoriadis conteste la conclusion, prise par certains suite à la Révolution hongroise, qu’il faudrait soit éliminer le pouvoir central soit le fragmenter. Car, il faut que cette démocratie directe “résolve le problème de l’intégration de ces unités de base dans la société totale, qu’elle réalise la centralisation sans laquelle la vie d’une nation moderne s’effondrerait aussitôt”.[20] Citant Post-Scarcity Anarchism de l’ “écologiste social” Murray Bookchin, Castoriadis affirme, seize ans plus tard dans son texte “Technique”, que les “avantages d’échelle…ne sont pas pour autant toujours fictifs (comme semble l’impliquer l’ouvrage de Bookchin). Pour une foule de produits, la production est pratiquement inconcevable hors la grande échelle ; on sait dès à présent qu’elle pourrait, dans certains cas, être ‘miniaturisée’, mais, même dans ces cas, son niveau demeurerait au-dessus des besoins propres d’une communauté réduite”.[21] Même avec l’élément de démocratie directe des assemblées locales (territoriales) d’un “municipalisme libertaire”, le “communalisme” de Bookchin (et surtout dans sa nouvelle formulation par Takis Fotopoulos)[22] ne tient suffisamment en compte ni l’importance cruciale des unités de base autonomes dans le travail ni des “économies d’échelle” caractéristiques d’une économie moderne.

Conscient, en 1957, de la possibilité d’un retour en force de la bureaucratie, même après une révolution prolétarienne, Castoriadis demande :

Comment ne pas voir que, si l’on morcelle les organes accomplissant un processus vital, on crée par là même dix fois plus impérieusement le besoin d’un autre organe réunifiant les morceaux dispersés ? De même, si l’on s’axe uniquement ou même essentiellement sur l’extension des pouvoirs des Conseils au niveau de l’entreprise particulière, comment ne pas voir qu’on livre par là même ces Conseils à la bureaucratie centrale, qui seule “sait” et “peut” faire fonctionner l’économie dans son ensemble (et l’économie moderne n’existe que comme ensemble) ? Ne pas vouloir affronter le problème du pouvoir central revient en fait à laisser à la bureaucratie — celle-là ou une autre — le soin de le résoudre.[23]

Castoriadis récuse, en même temps, l’idée d’une technocratie, la règne des “techniciens” :

Dans leur grande majorité, les techniciens n’occupent que des positions subalternes et n’accomplissent que des tâches d’exécution parcellaires. Ceux parmi les techniciens qui arrivent au sommet n’y sont pas en tant que techniciens, mais en tant que “dirigeants” et “organisateurs”. Le capitalisme actuel est un capitalisme bureaucratique, il n’est pas et ne sera jamais un capitalisme technocratique.[24]

Et pour conclure : “Si, sur le plan de la production, le socialisme signifiera la transformation consciente de la technologie, afin de mettre la technique au service des hommes, sur le plan politique le socialisme signifiera une transformation analogue, afin de mettre la technique au service de la démocratie[25] — par exemple, à travers “une Assemblée générale de la population française” par “radiotélévision (multiplex)”,[26] des Zoom de 1957…. Dominique Frager, des Verts et historien français du groupe S. ou B.,[27] en a reconnu l’importance pour le mouvement écologique : “L’idée d’une réorientation de l’ensemble du développement technologique, de ses applications dans la production et la vie sociale constitue l’un des apports les plus importants de l’article sur le contenu du socialisme”.[28]

Castoriadis a reconnu par la suite, bien sûr, qu’on ne pouvait pas en rester là. L’ouvriérisme (pourtant déjà fort atténué) et le productivisme (alors même qu’il soulignait aussi les “fonctions sexuelle et culturelle”) de “Sur le contenu du socialisme” sont, rétrospectivement, indéniable. Dans une conférence de 1974, il critique la situation contemporaine où

finalement, le développement en est venu à signifier une croissance indéfinie, et la maturité la capacité de croître sans fin. Et conçus ainsi, en tant qu’idéologies mais aussi, à un niveau plus profond, en tant que significations imaginaires sociales, ils étaient et restent consubstantiels avec un groupe de “postulats” (théoriques et pratiques), dont les plus importants semblent être :

Serge Latouche a donc voulu reconnaître (récupérer ?) Castoriadis comme un des “précurseurs de la décroissance”,[30] alors même que ce dernier, en voulant contester l’incohérence de la “croissance” ainsi que son absence de sens lorsqu’il s’agit d’une économie variée, “rationnelle” ou autre, contesterait par là même l’incohérence et l’absence de sens de la “décroissance” en tant que telle.[31]

Castoriadis reconnaît, dans son débat de 1980 avec Dany “le Vert” Cohn-Bendit, l’apport de l’écologie au “projet d’autonomie”, ce qu’il appellera plus tard sa “force révolutionnaire”.[32] Dans le processus de la fabrication de l’individu, l’institution de la société comporte, dit-il, “l’instillation aux individus d’un schème d’autorité et l’instillation aux individus d’un schème de besoins”. Alors que le “mouvement ouvrier a mis en cause, dès le départ, l’ensemble de l’organisation de la société”, il l’a fait “d’une manière qui, rétrospectivement, ne peut manquer de nous apparaître comme quelque peu abstrait”. Par contre, ce que

le mouvement écologique a mis en question, de son côté, c’est l’autre dimension : le schème et la structure des besoins, le mode de vie. Et cela constitue un dépassement capital de ce qui peut être vu comme le caractère unilatéral des mouvements antérieurs. Ce qui est en jeu dans le mouvement écologique est toute la conception, toute la position des rapports entre l’humanité et le monde, et finalement la question centrale et éternelle : qu’est-ce que la vie humaine ? Nous vivons pour quoi faire ?[33]

Pour cette raison, il critique, en même temps, des écologistes qui luttent, par exemple, contre les centrales nucléaires s’ils ne s’adressent pas en même temps à la question globale de la transformation énergétique. Car, déclare-t-il dans un entretien de 1991, la “question écologique implique la totalité de la vie sociale”.

Dire qu’il faut sauver l’environnement, c’est dire qu’il faut changer radicalement le mode de vie de la société…. Ce n’est rien moins que la question politique, psychique, anthropologique, philosophique posée, dans toute sa profondeur, à l’humanité contemporaine.[34]

Mais comme on ne peut pas faire une révolution sociale et politique hors sol, en négligeant le processus préparatoire, propédeutique, de luttes partielles, qui sont nécessairement équivoques dans le contexte de la société actuelle, pour “la lutte écologique”

il y a, par exemple et entre mille autres, une grave question de la pollution des cours d’eau, et la lutte contre cet état de choses a pleinement un sens, à condition que l’on sache ce que l’on fait, que l’on soit lucide. Cela veut dire que l’on sait qu’actuellement on lutte pour tel objectif partiel, parce qu’il a une certaine valeur, et que l’on sait aussi que ce dont on demande l’introduction ou l’application, aussi longtemps que le système actuel existera, aura nécessairement une signification ambiguë et même pourra être détourné de sa finalité initiale.[35]

Il n’y a pas de garantie à l’avance pour une transformation profonde de la technologie et de la société, et la chercher est de retomber dans l’imaginaire capitaliste bureaucratique, en l’absence, justement, de celles et ceux qui sont appelés à la faire et, en ce faisant, à se charger de se changer par elles / eux-mêmes — “1’activité et…l’initiative autonomes des masses travailleuses”, écrit-il dans l’éditorial inaugural et éponyme (1949) de la revue Socialisme ou Barbarie.[36]

Dès 1964, lorsque Castoriadis a posé le choix “entre rester marxistes et rester révolutionnaires”[37] en optant pour ce dernier, l’imagination et l’imaginaire ont pris une place centrale. De même pour la technique et la technologie — qui, pour lui, sont à transformer — mais il faut remettre en cause dorénavant la conception marxiste qui “fait du développement de la technique le moteur de l’histoire ‘en dernière analyse’, et lui attribue une évolution autonome et une signification close et bien définie”,[38] comme chez n’importe quel capitaliste. “Aucun fait technique”, déclare-t-il, “n’a un sens assignable s’il est isolé de la société où il se produit, et aucun n’impose un sens univoque et inéluctable aux activités humaines qu’il sous-tend, même les plus proches”[39] — la technique étant immergée dans la société qui l’a créé et qu’elle contribue à créer. Et “si les techniques particulières sont des ‘activités rationnelles’”

la technique elle-même (nous utilisons ici ce mot avec son sens restreint courant), ne l’est absolument pas. Les techniques appartiennent à la technique, mais la technique elle-même n’est pas du technique. Dans sa réalité historique la technique est un projet dont le sens reste incertain, l’avenir obscur et la finalité indéterminée, étant évidemment bien entendu que l’idée de nous rendre “maîtres et possesseurs de la nature” [Descartes] ne veut strictement rien dire.[40]

Néanmoins, réaffirme-t-il ici, “il n’y a ni autonomie de la technique, ni tendance immanente de la technique vers un développement autonome”.[41] Car, avons-nous vu, il faut distinguer la technique en tant que telle des technologies choisies / voulues / imposées / adoptées par chaque société instituée. Et cette distinction nous permet d’apercevoir dans le capitalisme, avec son développement effréné de la technique comme condition de son existence et de son essor, une “autonomisation de la technique” qui ne résulte pas d’une “autonomie de la technique” en général mais plutôt d’une rationalisation à outrance :

La pseudo-rationalité moderne est une des formes historiques de l’imaginaire ; elle est arbitraire dans ses fins ultimes pour autant que celles-ci ne relèvent d’aucune raison, et elle est arbitraire lorsqu’elle se pose elle-même comme fin, en ne visant rien d’autre qu’une “rationalisation” formelle et vide. Dans cet aspect de son existence, le monde moderne est en proie à un délire systématique — dont l’autonomisation de la technique déchaînée et qui n’est “au service” d’aucune fin assignable est la forme la plus immédiatement perceptible et la plus directement menaçante.[42]

Ce passage, parlant de “la pseudo-rationalité moderne” menant, dans le capitalisme, vers une “autonomisation de la technique” qui ne serait pourtant pas un résultat inévitable de la technique, et dont le “développement” n’est pas en général autonome non plus, témoigne d’un stade assez précoce, chez Castoriadis, dans la transition de l’alternative actuelle en dispute (“present contending alternative”, dont le résultat est incertain) qu’il présente entre “socialisme et barbarie” — cette alternative non plus conçue, comme chez Marx, Engels, Luxembourg et Trotski, simplement en tant que deux possibles alternés, projetés dans un avenir vague et pourtant “historiquement déterminé”[43] — vers l’élucidation, par la suite, d’une “institution duale” de la modernité — soit “le projet d’autonomie individuelle et collective”, caractérisé par l’auto-limitation, et “l’expansion illimitée de la pseudo-maîtrise pseudo-rationnelle”, bref, le “projet capitaliste”, dont, selon Castoriadis, Marx a partagé des éléments-clés. Et de là, vers une constatation de la prédominance de ce dernier projet — qui commencerait dans la destruction du sens dans la production (dont parlait déjà Castoriadis dans “Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne”, 1960-1961)[44] pour culminer dans une “montée de l’insignifiance” dans toutes les sphères et activités sociales et même au sein de la psyché, de plus en plus déstructuré — au moment de l’ “évanescence” (ce qui ne veut pas dire disparition totale et définitive) de ce “projet d’autonomie”, anciennement appelé socialisme.[45]

Ce même passage, parlant aussi d’une autonomisation “‘au service’ d’aucune fin assignable”, anticipe ses réflexions ultérieures (en commençant par “Voie sans issue ?”, 1987)[46] sur ce qu’il décrira comme “la course folle de la techno-science autonomisée”,[47] ceci étant une autre façon pour Castoriadis de parler d’une “hypermégamachine” — en référence à Mumford (dont le livre The Myth of the Machine est cité déjà dans son article “Technique” de 1973)[48] mais en donnant la préséance ici à Jacques Ellul, qui “a eu l’imprescriptible mérite de formuler dès 1947” l’idée de “la fantastique autonomisation de la techno-science”.[49] Castoriadis contraste “la puissance constamment croissante de la techno-science et l’impouvoir manifeste des collectivités humaines contemporaines”. Le pouvoir de la techno-science, “anonyme à tous égards, irresponsable et incontrôlable (car inassignable)” est, d’ailleurs, “impouvoir quant à l’essentiel”, car “personne et tout le monde” en a voulu la “continuation” ainsi que la “prolifération indéfinie”, cette techno-science étant un “véritable marteau sans maître à la masse croissante et au mouvement accéléré”.[50]

Sa critique d’une supposée “neutralité” de la technologie se trouve ici réitérée concernant la techno-science, mais d’une façon beaucoup plus vaste :

Tout le monde — libéraux, marxistes, riches, pauvres, savants, analphabètes — a cru, a voulu croire, croit toujours et veut toujours croire que la techno-science est quasi omnisciente, quasi omnipotente, qu’elle serait aussi presque toute bonne, si des méchants ne la détouraient de ses objectifs authentiques. La question dépasse donc de loin toute dimension d’ “intérêts particuliers” ou de “manipulation”. Elle concerne le noyau imaginaire de l’homme moderne, de la société et des institutions qu’il crée et qui le créent.[51]

Il continue donc à contester l’idée d’une technocratie — ou d’une “scientocratie” : “Loin de former un nouveau groupe dominant, scientifiques et techniciens servent des Appareils de pouvoir existants (à la rigueur ils en font partie) et ces Appareils exploitent, certes, et oppriment presque tout le monde, mais ne dirigent vraiment rien”.[52] Cette déraisonnable “expansion illimitée de la maîtrise ‘rationnelle’” — qui est “au fondement de l’institution du capitalisme” — “culmine avec le déferlement de la techno-science”,[53] “partie prenante de la domination de cet imaginaire capitaliste”.[54] Son autonomisation signifie “le développement tous azimuts et sans aucune véritable ‘orientation’ de la techno-science”,[55] dont la “trajectoire” est une “d’inertie” — c’est à dire, “laissé à lui-même, le mouvement continue”.[56] Castoriadis note une “passivité complète et même complaisante devant un cours des événements dont [les humains] veulent croire encore qu’il leur est bénéfique, sans être plus tout à fait persuadés qu’il le leur sera à la longue”.[57] Nous restons donc dans une problématique dangereuse et incertaine, pas fatidique mais peut-être fatal, où l’alternative actuelle en dispute entre “socialisme ou barbarie” — dont les termes sont eux-mêmes à actualiser — reste toujours ouvert, dans la mesure où nous trouverions ensemble les forces pour en prendre connaissance et conscience des lourds enjeux et agir lucidement. Castoriadis en 1973 :

Actuellement, c’est la technologie elle-même qui commence à être explicitement mise en question. Cela a été fait d’abord dans le domaine du travail. On commençait en effet à prendre conscience de l’impossibilité d’envisager, de façon cohérente, une transformation socialiste de la société sans une modification radicale du procès du travail lui-même, qui impliquait à son tour la transformation consciente de la technologie par les travailleurs en régime de gestion ouvrière. Depuis quelques années, ce genre de préoccupation a pris de plus amples proportions, mais on met surtout l’accent sur les conséquences écologiques de la technologie contemporaine ; les critiques semblent d’ailleurs en viser beaucoup plus les conséquences que la substance, et appeler davantage sa limitation ou le retour à des techniques traditionnelles “douces” ou “naturelles” que la recherche organisée et systématique d’un nouvel “ensemble technique” [terme d’André Leroi-Gouran].[58]

Mais c’est quoi “la technique” — qui n’est pas, affirme-t-il, autonome mais se trouve “autonomisée” ? Tout d’abord, la technique est une “création absolue” — une “roue autour d’un axe, une décoction bouillie, un piano, des signes écrits, la transformation d’un mouvement de rotation en mouvement linéaire alterné ou la transformation inverse”. Mais “créer un objet technique ce n’est pas altérer l’état présent de la nature, …c’est constituer un type universel, poser un eidos qui désormais ‘est’ indépendamment de ses exemplaires empiriques”. Castoriadis note pourtant aussi que la technique, d’une portée imaginaire, exprime une relation inédite par rapport à une nature pas de tout en tout déterministe, car elle “opère la division du monde en ces deux régions fondamentales pour le faire humain : celle qui résiste de toute façon et celle qui (à une étape donnée de l’histoire) ne résiste que d’une certaine façon” pour conclure que la “technique est création en tant qu’utilisation arbitraire à la fois de la facture rationnelle du monde et de ses interstices indéterminés”.[59]

Une telle indépendance, relative à la nature, n’implique pourtant pas que cet objet technique existerait hors société. La “technique n’est pas seulement création prise en elle-même”, car

elle est dimension essentielle de la création d’ensemble que représente chaque forme de vie sociale, et cela avant tout parce qu’elle est, tout autant que le langage, élément de la constitution du monde en tant que monde humain, et en particulier de la création, par chaque société, de ce qui, pour elle, est réel-rationnel, par quoi nous entendons ce qu’elle pose comme s’imposant à elle….[60]

Juste après avoir, dans son texte “Technique”, mentionné la “hypermégamachine”, Castoriadis déclare :

de toutes les “techniques” la plus importante est l’organisation sociale elle-même, l’appareil le plus puissant jamais créé par l’homme est le réseau réglé des rapports sociaux. Certes, il faut reconnaître que ce réseau c’est l’institution, et l’institution est beaucoup plus et autre chose que la technique ; mais elle contient indissociablement la “technique” sociale — la “rationalisation” des relations entre hommes telle qu’elle est constituée par la société considérée — et est impossible sans elle.[61]

Donc, ces considérations sur la technique, assorties d’une reconnaissance de ce que Castoriadis allait appeler deux ans plus tard L’Institution imaginaire de la société (1975), impliqueraient un rejet de l’usage du terme “machine invisible” pour comprendre le principe d’organisation humaine, les “rapports sociaux” essentiel à l’institution de chaque société, qui “est beaucoup plus et autre chose que la technique”[62] mais instrumentée dans la technique.

Faute de temps, nous ne pouvons pas examiner en profondeur l’élucidation, par Castoriadis, du mot grec d’où provient la “technique” — technè. Il faut juste mentionner ce que, selon lui, est la “vacillation” d’Aristote, qui

doit séparer la physis et la technè — et il ne doit pas les séparer absolument, car alors il n’y aurait plus pour la technè et ses produits aucun statut, aucun lieu ontologique ; si la technè n’était pas ancrée dans l’ “imitation” [comme aussi chez Platon] ou le “parachèvement” de la physis, elle ne serait rien. Pour autant que la technè excède essentiellement la nature, elle reste inassimilable dans l’ontologie aristotélicienne (et dans toute l’ontologie héritée).[63]

ainsi que le “rétrécissement” de Marx, auteur de la “première grande conception qui, dépassant l’idée grecque de la technè, a posé explicitement la technique comme moment à la fois central et créateur du monde social-historique” avant d’en limiter progressivement la portée en la rationalisant.[64]

Plus intéressant peut-être, pour l’association Technologos, c’est ce qu’il nomme l’institution d’un “magma” des “significations imaginaires sociales”, création de l’imaginaire radical. Car, ce magma possède un aspect orienté vers l’action, celui du “faire” social, et un aspect orienté vers le langage, celui de la représentation et de l’expression sociales, mais il existe également la dimension “ensembliste-identitaire” (“ensidique”, pour faire court) d’une société, qui s’exprime dans son teukhein (du verbe teuchô, d’où provient aussi technè) – l’ “assembler-ajuster-fabriquer-construire”[65] ou “faire être comme… à partir de… de façon appropriée à… et en vue de…”[66] ou “la pratique comme fonctionnelle-instrumentale”[67] – et dans son legein (d’où le mot logos) — “le langage comme code pseudo-univoque”,[68] ou, plus largement, le “distinguer-choisir-poser-rassembler-compter-dire”.[69] Par opposition à l’aspect ensidique du langage en tant que code social, il existe un aspect imaginaire et magmatique du langage en tant que langue d’une société.[70] Ces deux aspects s’impliquent mutuellement : au-delà de cet aspect strictement ensidique du legein, pas de représenter / dire sans une forme de faire, au minimum l’action impliquée dans la construction sociale de la représentation ou de la parole en question ; et, au-delà de l’aspect strictement ensidique du teukhein, il n’y a pas de faire, pas d’action, sans représenter / dire. L’élément “ensidique” y forme une dimension “partout dense” : on ne doit pas et on ne peut le séparer de l’élément imaginaire. Pour cette raison, et tandis qu’on peut critiquer la supposée rationalité de n’importe quelle instrumentalité instituée, la “rationalité instrumentale” de chaque société est un fait inéluctable (et pourtant le plus souvent non questionné) — “l’institution du legein, composante inéliminable du langage et du représenter social, l’institution du teukhein, composante inéliminable du faire social” — et non pas (pace Max Horkheimer) un produit exclusif, et forcement néfaste, du capitalisme.

Plus largement, on peut noter que les idéologies du dix-neuvième siècle, révolues, qui masquent mal leurs présupposés individualistes — le libéralisme, le marxisme et l’anarchisme — ont du mal à prendre vraiment en compte l’institution et la politique. Il n’y a pas de société sans son institution et sans ses institutions. “Le projet d’autonomie”, déclare Castoriadis, “n’est pas une utopie”,[71] l’utopisme étant la tentative incohérente de négliger, de nier, de ralentir, de contrecarrer, de supprimer, de défaire ou de faire reculer le temps créateur du social-historique.[72]

Pour Castoriadis, plus lucide que pessimiste, “1’évolution probable n’est pas, comme le croyait Kojève, vers un ‘snobisme japonais’, mais, en attendant une catastrophe écologique, vers un conformisme généralisé, dans lequel d’ailleurs nous nous trouvons déjà, vers un nouveau Moyen Âge électronique”.[73] Aux débuts des années 60, il prônait la mise en place d’ “une nouvelle orientation” au sein du group S. ou B. où l’on poursuivrait, entre autres choses, une recherche approfondie sur “la cybernétique et ses implications révolutionnaires”.[74] Mais plus tard, il parlait aussi du “paradigme négatif de l’ ‘intelligence artificielle’”. Et quelques années avant sa mort, il posait la question :

Pourquoi un ordinateur ne peut-il pas remplacer l’esprit humain ? Parce qu’il est dépourvu d’imagination, que donc il ne peut ni aller au-delà ni revenir en deçà des règles qui le font fonctionner (à moins qu’on ne lui ait précisément spécifié cela comme règle, et évidemment dans ce dernier cas, il lui serait impossible de poser une nouvelle règle de conduire à des résultats sensés) ; et parce qu’il est dépourvu de passion, donc incapable de changer brutalement d’objet d’enquête parce qu’une nouvelle idée, insoupçonnée auparavant, l’a rendu amoureux d’elle en cours de route. Ni l’un ni l’autre de ces déficits peuvent être comblés par des fonctionnements aléatoires.[75]

Terminons, brièvement et provisoirement, avec des contributions de deux jeunes philosophes travaillant autour de la question de la technologie en liaison avec l’œuvre de Castoriadis. En vue du battage médiatique autour de l’ “intelligence artificielle” au moment de l’abandon de l’ “IA forte”, Alexandros Schismenos, grec, sceptique autant de la “technophobie” que de la “technophilie”, prône un “techno-scepticisme” avisé.[76] Tim Christiaens, néerlandais, explique :

L’éventail des futurs envisageables est restreint par l’imaginaire social hégémonique, comme s’il n’existait aucune alternative [as if there is no alternative]. Cette même limitation de l’imagination influence les débats sur “le travail du futur [the future of work, FoW]”. Si les décideurs politiques et les philosophes se concentrent sur la gestion de l’impact des nouvelles technologies et que le public peine à concevoir une démocratisation plus complète de l’innovation technologique, c’est notamment parce que le techno-déterminisme capitaliste domine l’imaginaire social.[77]

Pourtant, en étudiant des réussites de certaines luttes ouvrières autour de la plate-forme Amazon Mechanical Turk, service de micro-travail où des algorithmes, souvent arbitraires mais conçus et maintenus pour la domination et l’exploitation capitalistes, tendent à remplacer les contremaîtres et les managers, il note :

Il est exceptionnellement difficile d’imaginer comment les collectifs humains pourraient freiner ou résister aux décisions commerciales de Google, d’Amazon ou d’Uber. … Contrairement à [Frederic] Jameson et [Mark] Fisher, Castoriadis souligne que les imaginaires sociaux institués sont toujours des constructions fragiles…. Ils doivent se réaffirmer constamment pour conserver leur emprise sur la subjectivité humaine, car les institutions recèlent elles aussi un imaginaire radical indéracinable, capable de contester les normes établies. L’ “idéologie de l’inévitablisme”…en matière d’innovation technologique ne convainc que tant que son message est constamment martelé dans les médias et par la répression de la mémoire des événements où des gens ont réussi à altérer le cours du développement technologique…. Tandis que l’imaginaire social de la technique moderne dissimule sa propre contingence et sa contestabilité en imaginant le progrès technologique comme un destin politiquement neutre et inéluctable, les institutions démocratiques et autonomes conçoivent la technologie comme un ensemble d’outils ouverts à la délibération et au changement… Une politique agonistique de la technologie affirmerait désormais la transformabilité constante de celle-ci.[78]

 

David Ames Curtis, Winchester, Massachusetts—Paris, France, novembre-décembre 2025
Cornelius Castoriadis/Agora International Website https://www.agorainternational.org
abonnement gratuit : contact@agorainternational.org

 

Bibliographie des œuvres de Cornelius Castoriadis cités (avec acronymes)

CL1          Les Carrefours du labyrinthe. Paris: Éditions du Seuil, 1978. Paris : Éditions du Seuil/Points, 2017.
CL2          Domaines de l’homme. Les carrefours du labyrinthe II. Paris : Éditions du Seuil, 1986. Paris : Éditions du Seuil/Points, 1999.
CL3          Le Monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe III. Paris : Éditions du Seuil, 1990. Paris : Éditions du Seuil/Points, 2000.
CL5          Fait et à faire. Les carrefours du labyrinthe V. Paris : Éditions du Seuil, 1997. Paris : Éditions du Seuil/Points, 2008.
DEA         De l’écologie à l’autonomie, Cornelius Castoriadis avec Daniel Cohn-Bendit et le public de Louvain-la-Neuve. Paris : Éditions du Seuil, 1981. Paris : Éditions Le Bord de l’Eau, 2014.
EP2         Écrits politiques 1945-1997. Tome 1. La Question du mouvement ouvrier. Tome 1. Édition préparée par Enrique Escobar, Myrto Gondicas et Pascal Vernay. Paris : Éditions du Sandre, 2012
EP5         Écrits politiques 1945-1997. Tome 5. La Société bureaucratique. Édition préparée par Enrique Escobar, Myrto Gondicas et Pascal Vernay. Paris : Éditions du Sandre, 2015.
EP7         Écrits politiques 1945-1997. Tome 7. Écologie et politique, suivi de Correspondances et compléments. Édition préparée par Enrique Escobar, Myrto Gondicas et Pascal Vernay. Paris : Éditions du Sandre, 2020.
IIS           L’Institution imaginaire de la société. Paris : Éditions du Seuil, 1975 ; Paris : Éditions du Seuil/Points, 1999.
SD           Une société à la dérive. Entretiens et débats 1974-1997. Édition préparée par Enrique Escobar, Myrto Gondicas et Pascal Vernay. Paris: Seuil, 2005. Paris: Éditions du Seuil/Points, 2011.
S. ou  B.   Socialisme ou Barbarie. 40 numéros. 1949-1965. https://soubscan.org

Notes

*Conférence prononcée le 5 décembre lors des Rencontres 2025 : “La mégamachine : s’en sortir…” de l’association Technologos: Penser la technique aujourd’hui au Centre International de Culture Populaire (Paris).
[1]. “Il fallait aussi et surtout reprendre la réflexion sur l’histoire et la société. Lorsqu’on s’était dégagé des schémas traditionnels, il n’était pas difficile de voir qu’ils représentaient tous des transpositions illégitimes, à l'’histoire et à la société, de schèmes empruntés à l’expérience banale du monde, celle des objets familiers ou de la vie individuelle. … Ainsi la société est un ‘contrat’ ou une ‘guerre’, une ‘prison’ ou une ‘machine’” (Introduction générale [1972], repris dans EP3, 368).
[2]. Benno Sarel, La Classe ouvrière d’Allemagne orientale. Essai de chronique (1945-58) (Paris : Les Éditions ouvrières, 1958).
[3]. “Sur le contenu du socialisme, I” (1955), “Sur le contenu du socialisme, II” (1957) et “Sur le contenu du socialisme, III : La lutte des ouvriers contre l’organisation de l’entreprise capitaliste” (1958), EP2.
[4]. “Sur le contenu du socialisme, I” (1955), EP2, 30.
[5]. “Sur le contenu du socialisme, I” (1955), ibid., 46.
[6]. “Sur le contenu du socialisme, II” (1957), EP2, 68.
[7]. Ibid., 69.
[8]. “Sur le contenu du socialisme, II” (1957), ibid., 69.
[9]. “Sur le contenu du socialisme, II” (1957), ibid., 70.
[10]. Ibid.
[11]. Ibid.
[12]. Ibid.
[13]. Ibid., 74.
[14]. “Sur le contenu du socialisme, III” (1958), EP2, 193
[15]. “Sur le contenu du socialisme, II” (1957), EP2, 97.
[16]. Ibid.
[17]. Ibid., 109.
[18]. Voir ma discussion (en anglais) : David Ames Curtis (Agora International) in conversation with Michel Bauwens (P2P Foundation) & Rok Kranjc (Futurescraft), “Castoriadis’s Rising Tide of Insignificancy” (15 mars 2021) : https://youtu.be/Pz8G5JR3CKI.
[19]. “Sur le contenu du socialisme, II” (1957), EP2, 62.
[20]. Ibid.
[21]. “Technique”, Encyclopaedia Universalis, 15 (mars 1973), repris dans CL1, 247 ; 323 (réédition de 2017).
[22]. Voir ma polémique, aussi extensive qu’amusante avec Fotopoulos et sa revue, Inclusive Democracy : https://www.agorainternational.org/dnweb1.html, https://www.agorainternational.org/dnweb2.html, https://www.agorainternational.org/dnweb3.html, https://www.agorainternational.org/dnweb4.html, https://www.agorainternational.org/dnweb5.htmlhttps://www.agorainternational.org/dnweb6.html.
[23]. “Sur le contenu du socialisme, II” (1957), EP2, 63-64.
[24]. Ibid., 81-82.
[25]. Ibid., 128.
[26]. Ibid., 130.
[27]. Voir deux articles écrits par l’historien américain du groupe Socialisme ou Barbarie Stephen Hastings-King : “On the Marxist Imaginary and the Problem of Practice: Socialisme ou Barbarie, 1952-6”, Thesis Eleven, 49 (mai 1997): 69-84 : http://www.academia.edu/8259603/ On_the_Marxist_Imaginary_and_the_Problem_of_Practice_Socialisme_Ou_Barbarie_1952-6 et “L’Internationale Situationniste, Socialisme ou Barbarie, and the Crisis of the Marxist Imaginary”, SubStance: A Review of Theory and Literary Criticism, 90 (1999): 26-54, ainsi que le livre basé sur sa dissertation, Looking for the Proletariat: Socialisme ou Barbarie and the Problem of Worker Writing (Leiden et Boston : Brill, 2014 ; livre de pôche, Chicago, Illinois: Haymarket Books, 2015).
[28]. Dominique Frager, Socialisme ou Barbarie. L’aventure d’un groupe (1946-1969) (Paris : Syllepse, 2021), 89.
[29]. “Réflexions sur le ‘développement’ et la ‘rationalité’” (juillet 1974), CL2, 173-74 (réédition de 1999).
[30]. Serge Latouche, “Cornelius Castoriadis (1922-1997)”, dans Les précurseurs de la décroissance. Une anthologie (Neuvy-en-Champagne : Éditions Le Passager Clandestin, 2016), 152-53.
[31]. Les réserves exprimées dans le texte concernant la décroissance ainsi que la croissance ne doit pas amener la lectrice à conclure que Castoriadis était insensible à la nécessité pour la société contemporaine de mener “une vie frugale…dans un steady and sustainable state”, comme il la formule dans le pénultième paragraphe de sa réponse aux critiques, “Fait et à faire”, qui est devenue le titre éponyme pour le cinquième tome de sa série Les carrefours du labyrinthe : “Je n’ai pas récemment refait les calculs…[m]ais, pour fixer les idées, on peut dire : ce serait déjà bien si nous pouvions assurer ‘indéfiniment’ à tous les habitants de la Terre le ‘niveau de vie’ des pays riches de 1929” (CL5, 77 ; 91 [réédition de 2008]).
[32]. “La force révolutionnaire de l’écologie” (propos recueillis par Pascale Egré), La Planète Verte (Paris : Bureau des élèves des sciences politiques, 1993) : 21-25, repris dans EP7, 191-201.
[33]. DEA, 36-37 ; 35 (réédition de 2014).
[34]. “Le délabrement de l’Occident” (entretien avec Olivier Mongin, Joël Roman et Ramin Jahanbegloo), Esprit, décembre 1991, repris dans CL4, 70 ; 82 (réédition de 2007).
[35]. DEA, 43 ; 41 (réédition de 2014).
[36]. “Socialisme ou Barbarie”, Socialisme ou Barbarie, 1 (mars-avril 1949), repris dans EP5, 97.
[37].  Paul Cardan (pseudonyme de Castoriadis), “Marxisme et théorie révolutionnaire”, Socialisme ou Barbarie, 36 (avril-juin 1964), repris dans IIS, 20 ; 21 (réédition de 1999).
[38].  Paul Cardan (pseudonyme de Castoriadis), “Marxisme et théorie révolutionnaire”, Socialisme ou Barbarie, 37 (juillet-septembre 1964), repris dans IIS, 40 ; 42 (réédition de 1999).
[39]. Paul Cardan (pseudonyme de Castoriadis), “Marxisme et théorie révolutionnaire”, Socialisme ou Barbarie, 36 (avril-juin 1964), repris dans IIS, 32 ; 34 (réédition de 1999).
[40]. Paul Cardan (pseudonyme de Castoriadis), “Marxisme et théorie révolutionnaire”, Socialisme ou Barbarie, 38 (octobre-décembre 1964), repris dans IIS, 103 ; 111 (réédition de 1999).
[41]. Paul Cardan (pseudonyme de Castoriadis), “Marxisme et théorie révolutionnaire”, Socialisme ou Barbarie, 36 (avril-juin 1964), repris dans IIS, 27 ; 28 (réédition de 1999).
[42]. Paul Cardan (pseudonyme de Castoriadis), “Marxisme et théorie révolutionnaire”, Socialisme ou Barbarie, 40 (juin-août 1965), repris dans IIS, 219 ; 236 (réédition de 1999).
[43]. Voir ma contribution au Festschrift pour Castoriadis de 1989 : David Ames Curtis, “Socialism or Barbarism: The Alternative Presented in the Work of Cornelius Castoriadis”, Revue européenne des sciences sociales, 86 (décembre 1989) et Autonomie et autotransformation de la société. La philosophie militante de Cornelius Castoriadis, éd Giovanni Busino (Genève : Droz, 1989) : http://www.academia.edu/13495706/ Socialism_or_Barbarism_The_Alternative_Presented_in_the_Work_of_Cornelius_Castoriadis
[44]
. “Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne”, Socialisme ou Barbarie, 31 (décembre 1960-février 1961) ; 32 (avril-juin 1961) et 33 (décembre 1961-février 1962), maintenant repris dans EP2.
[45]. Voir mon intervention en français : David Ames Curtis, “Le thème de ‘La montée de l’insignifiance’ dans l’œuvre de Cornelius Castoriadis”, avec “Petite introduction portant sur ce que je (ne) vais (pas) vous dire” (conférence du 8 février 2018 au séminaire de Frédéric Brahami à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, EHESS) : http://www.kaloskaisophos.org/e.pdf
[46]
. “Voie sans issue ?” Les scientifiques parlent...., sous la direction d’Albert Jacquard (Paris : Hachette, 1987), repris dans CL3.
[47].  “Complexité, magmas, histoire. L’exemple de la ville médiévale" (octobre 1991-février 1992), textes rassemblés par Michel Amiot, Isabelle Billiard et Lucien Brams. Système et paradoxe. Autour de la pensée d’Yves Barel (Paris : Éditions du Seuil, 1993), repris dans CL5, 220 ; 264 (réédition de 2008).
[48]. “Technique”, CL1, 233, n. 23 ; 305, n. 23 (réédition de 1998).
[49]. “Voie sans issue ?” repris dans CL3, 96 ; 120 (réédition de 2000).
[50]. Ibid., 71, 83, 85 ; 87, 103, 105 (réédition de 2000).
[51]. Ibid., 84 ; 105 (réédition de 2000).
[52]. Ibid., 97 ; 121 (réédition de 2000).
[53]. Ibid.
[54]. “Imaginaire et imagination au carrefour” (novembre 1996), CL6, 109 ; 133 (réédition de 2009).
[55]. “Voie sans issue ?” repris dans CL3, 99 ; 124 (réédition de 2000).
[56]. “Le délabrement de l’Occident”, repris dans CL4, 71 ; 83 (réédition de 2007).
[57]. “Voie sans issue ?” repris dans CL3, 71 ; 88 (réédition de 2000). Dans une note en bas de page, Castoriadis précise : “A cette passivité il y a certes des exceptions, comme les mouvements écologiques, sans parler évidemment de quelques individus isolés”.
[58]. “Technique”, CL1, 245-46 ; 321 (réédition de 1998).
[59]. Ibid., 230-32 ; 301-303 (réédition de 1998).
[60]. Ibid., 231 ; 302 (réédition de 1998).
[61]. Ibid., 233 ; 305-306 (réédition de 1998).
[62]. Ibid., 233 ; 305 (réédition de 1998).
[63]. “Valeur, égalité, justice, politique : de Marx à Aristote et d’Aristote à nous”, Textures, 12-13 (1975), repris dans CL1, 311 ; 407 (réédition de 1998).
[64]. “Technique”, CL1, 227 ; 297 (réédition de 1998).
[65]. IIS, 244, n. 12 ; 262-63, n. 12 (réédition de 1999).
[66]. Ibid., 354 ; 383 (réédition de 1999).
[67]. “Portée ontologique de l’histoire de la science” (9 décembre 1985), dans CL2, 433 ; 542 (réédition de 1999)
[68]. Ibid.
[69]. IIS, 311, 335 (réédition de 1999). Toutefois, comme le précise Castoriadis dans “Fait et à faire” (1989), repris dans CL5, 54 ; 64 [réédition de 2–8]), il s’agit de mots grecs qu'il a choisis d’utiliser et d’élucider à sa manière, et non pas de “concepts” issus de la philosophie grecque, comme certains l’ont cru à tort.
[70]. Un autre terme pour désigner cet aspect imaginaire, ou magmatique, en général, est la poétique, du grec poiésis, qui signifie “faire”, “former” ou “créer” ainsi que, plus spécifiquement, “l’art de la poésie”.
[71]. “Le projet d’autonomie n’est pas une utopie" (propos recueillis par Jocelyn Wolff et Benjamin Quénelle le 28 décembre 1992), Propos, 10 (mars 1993), repris dans SD, 17.
[72]. Dans “Citizen versus Ideal City”, le sixième chapitre de The City in History: Its Origins, Its Transformations, and Its Prospects (1961), Lewis Mumford a inclus une courte section intitulée “Regression to Utopia” pour décrire les éléments archaïsants de la pensée utopique de Platon.
[73]. Castoriadis, dans Jean-Luc Boilleau, Cornelius Castoriadis et al., De la fin de l’histoire (Paris : Éditions du Félin 1992), 70-71.
[74]. “Pour une nouvelle orientation. Sur l’orientation de la propagande” (“Octobre 1962 [texte diffusé à l'intérieur du groupe S. ou B.]”), repris dans EP3, 97.
[75]. “Passion et connaissance” (“conférence prononcée l’été 1991 dans le cadre du Festival de Spoleto”), Diogène, 160 (octobre-décembre 1992), repris dans CL5, 123-24 ; 148 (réédition de 2008). Ma compagne de vie, la danseuse-chorégraphe Clara Gibson Maxwell, qui discutait de l’art et de l’esthétique souvent avec Castoriadis, a utilisé ce texte à deux reprises lors de ses performances ambulatoires, “multi-arts” et “site-responsive”: d’abord dans la Salle des Arcades de l’Hôtel de Ville de Paris à l’invitation de Danièle Auffray, ancienne membre de S. ou B. et puis la Maire adjointe (et élue du Parti Vert) chargée des Nouvelles Technologies et de la Recherches en 2004 et puis dans la Casa de la Primera Imprenta de América (Maison de la première imprimerie aux Amériques), Mexico, en 2011 pendant un colloque intitulé “Encuentro Internacional : La creación humana” organisé par la Cátedra Interinstitucional Cornelius Castoriadis.
[76]. Alexandros Schismenos, Artificial Intelligence & Barbarism: A Critique of Digital Reason (Athens: Athens School, June 2025): https://athensschool.gr/alexandros-schismenos-artificial-intelligence-and-barbarism-a-critique-of-digital-reason-eng-edition
[77]
.  Tim Christiaens, “Cornelius Castoriadis’ Agonistic Theory of the Future of Work at Amazon Mechanical Turk”, Distinktion: Journal of Social Theory, 26:1 (2024): 66 : https://www.tandfonline.com/doi/epdf/10.1080/1600910X.2024.2320661
[78]
. Ibid., 68.