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APPEL

Qui n'oubliera pas le COVID-19 jusqu'à sa mort ?
Et si nous voulions, ensemble, comprendre notre mort autrement ?

Les textes seront présentés du plus récent au plus ancien. Accès rapide en cliquant sur le lien.

Mort en temps de pandémie ou la perte intégrale !
Un monde étranger à ma mort
Car la mort cela n'arrive qu'une fois dans une vie...
S’approprier sa mort
Petit rappel du monde des pauvres
Pas avant
Petit mais pas mignon
Avé, mon mourir non lié au Covod 19 !
Si elle tombe, elle tombe
La vie qui m'attend…
… Sujet jusqu'au bout de sa vie
Quit ut Deus ?
Sans image
Très admiratif de cette femme qui devait mourir
En bonne santé
I would prefer not to...
Pas encore ! Encore pas !
"Sans qu'elle soit cachée !"
Que reste-il après ?

 


Mort en temps de pandémie ou la perte intégrale !

La France enterre des milliers de morts, victimes du Covid-19.

Des milliers de personnes fauchées par une foudre virale meurtrière, balayées de notre territoire. De mon balcon, j’entends un calme absolu ; et ces morts, dissous, réduits en poussière, ne pèsent même pas sur le brin d’air qui me parvient de Paris ! Des cendres, les voilà redevenus cendre ! Tout comme moi, vivant et bien debout, les français reçoivent quotidiennement les coups de ces chiffres scrutés, attendus et craints à la fois. La perplexité est devenue notre amie, une amie perfide car elle me fait vaciller et je flotte sur le parquet devenu silencieux sous mes pas hésitants. D’ailleurs, où aller ? Pourquoi ? Pourquoi se presser ? Le cercle de mes mouvements se rétrécit et l’univers devient celui que mon fauteuil autorise à ma vue. Je m’appuie sur mes livres, m’attable à mon ordinateur, me couche avec mon smartphone ! J’invite le monde ou le congédie selon mon humeur ! Mais, suis-je d’humeur à m’accrocher durablement à cette puissance factice quand mon impuissance à franchir allègrement le seuil de mon appartement me rappelle constamment à ma finitude ?

Le virus et la mort au bout, d’une invisibilité glaçante, jettent un voile sombre sur des siècles de labeur, d’art, d’ingéniosité et de beauté ! Tout est pris dans la gaze, enveloppé, mis sous la cloche de l’attente. Le son du glas n’est guère loin, d’une implacabilité triomphante. Il sonne pour l’humanité entière. Il résonne surtout là où l’euphorie du progrès plongeait dans l’ivresse nos sociétés déchaînées. Le rêve d’Icare en plein jour ! L’homme augmenté, déjà une promesse technologique, court sans retenue à la puissance extrême, celle qui place une bonne fois son humanité sous les commandes des puces incrustées ici et là sous sa peau ! « Un rêve de puissance nous emporte » prévient d’Ormesson. Combien d’entre nous admirent les robots ménagers pour lesquels nos savants s’acharnent à fabriquer un avenir, un budget et surtout de l’emploi ! Bientôt, nous dit-on, ils seront nos colocataires, nos partenaires, notre soutien quotidien ! Le coronavirus serait-il l’allié des robots ? Que ferons-nous de l’Autre, notre semblable, notre frère de lait ?

La main s’épuise à se tendre, allant vers les portes d’à côté, vers les horloges du matin, vers les aurores prometteuses, en vain ! L’écran, le petit écran, celui même dont je négligeais l’existence, s’impose à moi comme la source de tout savoir. L’Omniscience sur ma commode, confinée à sa manière dans son cadre gainant ! Les montagnes, les océans, les pays lointains et même les aéroports ont sanglé l’ouverture des plateaux dans les caméras et objectifs de tout genre. Jamais de mémoire d’une vie antérieure je n’ai rencontré autant de webinaires ou autres regroupements d’humains quadrillés en séries de mosaïques. L’homme appartiendrait définitivement à la technologie ? Je ne peux dissocier ces images de l’emprisonnement que subit l’humanité toute entière, aux quatre coins du monde, même si les plus belles symphonies sortent des cordes débridées de ces embrasures juxtaposées. Le petit écran bat l’info comme on bat la moisson ! Mais c’est à une moisson morbide que nous assistons. Chacun se pose la question de la distance et s’invente des histoires rassurantes. Si les portes des ascenseurs obéissaient à ma voix ! Si les accès de mon immeuble me reconnaissaient de loin et me cédaient le passage ! Je veux bien sortir pourvu que je ne croise pas mon voisin ! murmurent les citadins invisibles dans le grouillement de leurs espaces confinés.

 « Je reste chez moi » devient la mère des consignes ! L’armée monte en deux temps trois mouvements un hôpital de campagne pour augmenter la capacité d’accueil. J’entends vaguement une barre de 65ans comme critère de tri des malades ! Et on extrapole. « Les mathématiques ne sont pas une moindre immensité que la mer ! » dit Hugo. Les mathématiciens diffusent les courbes, jonglent avec des équations complexes, manipulent le nombre de lits disponibles en fonction d’une prévision de propagation du virus sur une population de tant d’habitants avec tel ou tel seuil d’âge, tournent et retournent les chiffres pour confirmer inlassablement le constat d’une catastrophe sanitaire. Tous les voyants sont au rouge mais le rouge qui assène mon cœur est celui de ses larmes. Une jeune femme effondrée, la tête plongée vers le fond de la terre, les lèvres tremblantes, le visage décomposé, confie à la télévision la profonde intimité de sa douleur brûlante de n’avoir pas pu, même pas pour une fraction de seconde, accompagner la mort de son père ! Il était parti, tout seul, avec personne !  Et elle, de ses chaudes larmes, écrit le désespoir, la blessure, la rupture qui change son histoire devenue quelque part la nôtre ! Elle en vient à haïr, à bannir la fierté de nos avancées techniques. Pour la dernière fois, elle l’a vu à la porte de l’hôpital, à distance, derrière la vitre, juste ses yeux étaient visibles et le reste de son corps avait disparu sous les étoffes et les tubes. Le train sanitaire l’a emporté ! Comment consentir à ce départ ?

Comme pour lui, des dizaines d’âmes ont accompagné les corps vers des contrées lointaines pour les abandonner au sort du départ ultime, celui de la mort. En Bretagne ou dans la région Centre, les hôpitaux ont ouvert leurs portes aux patients arrivés dans les gares puis transférés au prix de manipulations douloureuses dans les structures. Les blouses, les masques et les chiffons enveloppaient des formes humaines qui manipulaient d’autres formes humaines allongées sur les brancards. Inutile de chercher un visage, une moustache, des yeux ou une ride. L’être est englouti sous l’enveloppe comme la chenille dans la chrysalide sauf que le fil à soie, ce fil doux de l’amour et du lien s’en est trouvé désespérément rompu. Qui est celui-ci ou celui-là ou cet autre là-bas ? Reviendra-t-il ? Reviendra-t-elle ? Retrouveront-ils leurs noms, prénoms, dates de naissance, qui ils étaient quelques jours auparavant, avant que le coton des draps ne brouille la trace de leurs pas et l’empreinte de leurs mains. Tel mari, tel père, telle épouse ou mère ont perdu toute identité. Les soignants ne soignent pas des personnes mais des cas. Chacun est un cas pour les compteurs, pour les machines, pour l’institution. Les corps sont soustraits à leur propre vécu, dépossédés de leur existence, interdits aux quelques secondes du dernier adieu, d’un regard affectueux, d’un baiser ou d’une étreinte. Tout cela sous les yeux de l’humanité, par écran interposé !

La distance ! me dis-je. Prendre de la distance ! Tout faire sans contact ! Déclarer la guerre à l’émotion car elle affaiblit nos résistances ! Les larmes et les sanglots, resteront étouffés dans l’opacité des murs. Surtout troquer les glaces contre les vitres ! A New-York, la ville est fière de sa capacité à mobiliser ses engins. La machine s’est mise en branle, inflexible. Tout comme Paris qui a dédié des espaces frigorifiés à Rungis, les américains ont dédié les camions frigorifiques pour contenir les cadavres. Qui est ce mort ? Où est la famille ? Quel est son dernier vœu ? Quel message ultime souhaite-il transmettre ? Nul ne sait ! Pas le temps de voir ni de savoir. A quoi bon. L’urgence est d’abord celle imposée par le besoin de dégager l’espace, de ramasser les corps inanimés et de réoxygéner les artères de la ville. S’arrêter à l’identification des uns et des autres dans ce débordement terrifiant revient à détourner les forces disponibles réquisitionnées dans l’urgence pour stopper la propagation du virus. L’impératif de survie ordonne le nettoyage à bout de bras de tout indice de défaite ! Tromper l’ennemi ! Des centaines, voire des milliers de cadavres habitent désormais l’Absence !

Je sens mes côtes se briser de l’intérieur ! Je transpire. J’étouffe. Je prends des nouvelles des uns et des autres. Qu’est-ce que la mort si ce n’est une continuité de la vie ? La douloureuse expérience collective d’une pandémie ne remet-elle pas au premier plan le désir de continuer jour par jour et heure par heure à suivre la respiration de nos proches. Un certain bonheur s’est installé dans les familles. Mais voilà que les plus vulnérables d’entre nous, les aînés, confiés à de bonnes mains aimantes, tombent les uns après les autres dans les maisons de retraite. Le fantôme du Covid-19 ne s’est pas contenté de les couper du monde physiquement et affectivement. Il s’est infiltré dans leurs chambres avec la barbarie de l’assassin pour les tuer en série comme le loup tue dans les contes le troupeau de la bergerie ! Pas de filet ni de bouclier ! Le verrouillage des portes n’a opéré que pour filtrer le fils, la fille, un petit-enfant qui aurait apporté chaleur et amour a ces êtres pliés sous les années, repliées sur elles-mêmes dans l’univers dépouillé de leur vécu. Notre société a fabriqué et vendu ces Maisons à nos bonnes consciences comme un idéal de résidence où, en toute tranquillité, nos parents trouveraient un univers taillé à leurs mesures et à leurs besoins. La réclusion de vieillesse à perpétuité ! Comment avons-nous nourri le rêve d’EHPAD ?  Bon nombre d’entre nous y travaillent comme à une perspective d’avenir ! Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi dans la construction laborieuse de notre monde avons-nous choisi la facilité d’écarter de notre chemin la lenteur de nos vieux au lieu de nous ajuster à leur rythme ? Au cours de leur jeunesse, lorsque le progrès reposait sur leurs épaules, ils savaient ralentir le pas pour l’ajuster à celui des enfants qui peinaient à suivre.

« Le progrès a encore des progrès à faire » dit un jour Philippe Meyer. Après cette crise inédite, allons-nous revoir notre rapport au monde, nos liens, la hiérarchie de nos valeurs ? Interrogerions-nous la finalité de nos progrès techniques ? Donnerons-nous davantage leur place aux penseurs, philosophes et artistes ? Nous aurons besoin de courage pour revoir nos compteurs et nos boussoles afin que le prochain cap ne soit pas soldé par une aussi grande défaite. Recommencer à l’identique serait un suicide collectif. Si on mettait le progrès au service de notre humanité ? Si nous luttions contre nos instincts de cupidité ? Si nous rejoignons l’homme hellénique, libre et responsable de ses actes ?  Notre légèreté « insoutenable » est riche d’une puissante force affective et morale. En acceptant de nous mettre à nu, nous serons plus visibles les uns pour les autres et plus proches. Dans l’urgence de la mort, chacun retient le souvenir d’une chaleur, d’un bonheur fugitif. Chacun emporte sa madeleine dans ses bagages. « Chaque homme possède en rêve son monde à soi, mais à l'état de veille, tous ont un monde commun », écrit Héraclite. Les vitres sorties ici ou là pour nous séparer sont exactement celles que nous avons convenu en commun, de poser ici ou là pour nous arranger ! Sur ces pages noires s’écrit notre avenir. Saurons-nous en capter les messages ?  Aurons-nous la force du doute ? La littérature puisera alors à la réalité des récits de mort où se figent à jamais l’identité et l’humanité du mourant ! Les prémices d’un temps nouveau ?


Un monde étranger à ma mort

Un doute me taraude.
La communauté de soignants qui m’a guéri du Covid-19 a été vraiment une communauté.
En aurait-elle été une si j’étais mort ?
Ce n’est pas un doute accusateur.
Cette communauté a rendu ‘son’ patient, moi, aux ‘siens', les miens.
Si j’étais mort sans que mes proches aient pu être mes proches, certains soignants auraient été indifférent de ne pas m’avoir rendu.
Pas indifférent à ma mort, vécue comme un échec quoiqu’il arrive.
Mais indifférent à mon mourir.

J’aimerais que l’on prît en considération mon mourir.


Car la mort cela n'arrive qu'une fois dans une vie...

En région parisienne, il y a aussi cette gériatre qui, dans son service hospitalier, a autorisé « en cachette », une fille à venir voir sa mère le jour de ses 100 ans. « C’était impensable que cette dame reste seule un jour pareil », dit-elle, avant d’évoquer cette confidence d’une autre de ses patientes. Elle m’a dit : « J’aimerais que mes enfants soient là au moment où je vais partir. Car la mort, quand même, cela n’arrive qu’une fois dans une vie… ».


S’approprier sa mort

J’ai mis très longtemps à répondre à cet appel. Il y a quelque chose d’angoissant dans notre société à envisager sa propre mort et de douloureux à se remémorer celles des êtres chers que nous avons accompagnés.
Il est complexe d’envisager sa propre mort et de ne pas traiter un sujet biaisé qui est celui de la mort que nous aurions voulu pour nos proches. En effet, les morts ne sont plus là pour témoigner. C’est sur celui des vivants, avec leurs filtres et leurs dénis que nous nous basons et dans une moindre mesure sur celui des survivants, qui ont cru mourir et qui sont encre là.

Les circonstances de notre mort nous sont inconnues jusqu’au dernier moment ou presque. La mort n’est pas la même lorsqu’elle survient chez un vieillard ou qu’elle fauche un jeune et à fortiori un enfant. Elle n’est pas la même non plus pour un croyant, un agnostique ou un athée.

Je pense qu’une très grande liberté doit être donnée à chacun pour vivre sa mort, évènement unique et qui lui appartient, sans dogme ni jugement. J’ai en tête l’exemple d’un médecin atteint d’un cancer du pancréas qui refusait les sédatifs afin de garder toute sa conscience pour vivre ses dernières semaines et le cas d’autres personnes qui ont choisi de s’endormir accompagnées de leurs proches dans des cliniques en Suisse.
Ces attitudes aux antipodes l’une de l’autre sont égales en dignité. Rien n’est pire qu’une uniformisation des conditions de la mort, dans le déni de la volonté de celui à laquelle elle appartient. C’est ce que je vais m’efforcer de développer dans ce qui suit.

Le premier point est l’acceptation de la mort. Elle fait partie de la vie, elle termine inexorablement toute vie sur terre.
Nous vivons dans une société qui dénie la mort. La mort est cachée, à l’hôpital, car même dans les maisons de retraite, on préfère souvent ne pas s’en occuper. L’accompagnement des mourants est au mieux le fait d’une fille ou d’un fils, voire d’un conjoint lorsqu’il est vivant et que son état de santé lui permet de passer son temps à l’hôpital, des parents lorsqu’il s’agit de la tragique mort des enfants.

Le monde du travail ne considère pas la mort d’un proche d’un salarié comme un motif d’absence valable. Il faut un médecin traitant suffisamment humain pour délivrer un certificat médical pour pouvoir accompagner un mourant ou des économies assez substantielles pour prendre un congé sans solde. Les jours de congés accordés par le droit du travail sont à peine suffisants pour la préparation et le déroulement des obsèques. L’accompagnement est bel et bien confié aux soignants débordés par l’ampleur de leur tâche de travail en attendant qu’ils soient remplacés par des robots.

La mort ne contribue pas au développement de la sacro-sainte économie. Elle est un coût et elle ne devient digne d’intérêt que lorsque lors qu’elle rentre dans le PIB par le biais des sociétés de pompes funèbres qui pratiquent des prix exorbitants.

Pour accepter sa mort, je pense qu’il faut avoir bien vécu sa vie. Le Starets Zosime des « Frères Karamazov » est prêt à vivre sa mort. Officier au caractère emporté dans sa jeunesse, il a vécu une renaissance spirituelle qui le conduit à prendre conscience de sa relation aux autres et à développer un amour de l’humanité qui a donné un sens à sa vie. Son enseignement a été transcrit avant son décès. Il part apaisé. A contrario, dans le roman de Tolstoï « Les trois morts », la dame de la bonne société meurt dans le désespoir. Elle a le sentiment d’une vie à peine ébauchée et utilise son temps dans un vain combat avec l’inexorable issue. Ce sentiment est encore plus clairement analysé dans « La mort d’Ivan Illich ». Le magistrat content d’une vie futile faite de conventions prend conscience durant sa maladie la médiocrité et de la vacuité de son existence. Il n’accepte cette mort, au terme d’une longue maladie, qu’après avoir posé un regard lucide sur lui-même et découvert le réconfort dans ses relations authentiques avec son jeune fils et avec le paysan Guérassime. Il peut mourir alors en homme.

En outre, la mort n’a pas la même signification lorsqu’on croit à l’immortalité de l’âme et à la vie éternelle. Nos ancêtres qui ont tous perdu des enfants en bas âge s’en remettaient alors qu’un tel drame ravage aujourd’hui la vie des personnes qui le vivent.
Pour un athée, il n’y a rien après. Le corps redevient poussière et l’esprit qui était né des circonvolutions du cerveau disparait. Il se trouve confronté à l’angoisse du retour au néant.
Comme le conceptualise Pascal : « Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter », mais, on ne choisit pas d’être croyant ou athée. C’est une croyance, justement ou une non-croyance.
J’ai essayé dans ma jeunesse de faire le pari de l’existence de Dieu, mais cela n’a pas marché, je ne suis pas devenue croyante.

Dans une société a-religieuse, le drame de la mort, c’est la fin d’une vie qui n’a pas été accomplie. Dans notre société nihiliste, le paroxysme du refus de la mort a donné naissance à la dystopie transhumaniste. Des grands patrons du numérique y engloutissent des fortunes. « Tuer la mort ! » est le graal d’une société d’homo-économicus qui ont tout focalisé sur l’efficacité maximale, la performance, la rentabilité, les loisirs organisés et consuméristes, d’un monde d’hommes immatures qui n’ont pas trouvé le temps de vivre leur vie.

L’épidémie de covid-19 a fait ressortir la mort des oubliettes. Les média nous assènent quotidiennement des chiffres qui nous alarment. 25.000 morts en France. Il y en avait eu 15.000 avec la canicule, mais ces morts-là ne faisaient pas peur. Le covid-19 est, en revanche, une phobie collective de notre société occidentale. Pour y échapper, les français ont accepté la suspension de l’état de droit, la suppression de nos libertés fondamentales et le confinement avec au bout une crise économique dont il est difficile de mesurer l’ampleur.
Mais, ils n’ont pas pour autant accepté l’idée de la mort et je crains que « le monde d’après » renforce le déni de la mort. Il faudra aux hommes pour les rassurer et leur permettre de rester immature, plus de vaccins, plus de technique, moins de contacts avec l’étranger et un régime autoritaire.

L’acceptation de la mort d’un proche et à fortiori de sa propre mort est néanmoins un acte personnel, même si dans une société comme la nôtre il est difficile d’y réfléchir. Il y a une quinzaine d’années, lorsque ma mère a voulu évoquer sa mort, j’ai éludé le sujet. Lorsque j’aurais été prête à le faire, elle avait sombré dans la maladie d’Alzheimer. Mais aurais-je été prête à le faire avant qu’elle soit suffisamment diminuée pour que je considère sa mort comme une délivrance ?
Dans la mort d’un être cher, il y a notre propre douleur de la séparation qui rentre en ligne de compte. Combien de personnes imposent à leurs vieillards des conditions de vie diminuées afin de les faire durer plus longtemps, même si pour cela il faut leur enlever leurs derniers plaisirs ? Une de mes amies s’était vue proposer par la maison de retraite où était sa mère de l’attacher dans son fauteuil roulant pour ne pas qu’elle tombe en voulant se lever seule !

A l’âge de 25 ans, nous avons frôlé la mort mon fiancé et moi. Pris par un coup de vent alors que nous faisions de la planche à voile,  nous n’avons pas pu rejoindre la plage. Nous ne devons notre survie qu’au courage d’amis qui ont fini par trouver un zodiac et l’ont mis à la mer. Moi-même, j’ai survécu parce que mon fiancé est resté avec moi lorsque je suis tombée, alors qu’il avait la force de rejoindre le bord.
Soumise à la violence des flots, submergée et suffoquant à chaque nouvelle vague, j’ai rapidement compris que nous allions mourir et je n’avais aucune possibilité de ne pas l’accepter. Je ne pensais pas qu’on viendrait nous chercher en zodiac et je nous voyais nous éloigner de la côte malgré nos efforts.
Tous les deux accrochés au flotteur de planche à voile que nous avions conservé, je me demandais si nos parents nous enterreraient ensemble alors que nous n’étions pas encore mariés. Nous n’avions laissé bien entendu aucune directive.
Je me suis aussi demandé si on souffrait en mourant noyé. Comment de temps cela allait-il prendre ? Est-ce qu’on perd connaissance avant de mourir lorsque l’épuisement est tel qu’on ne peut plus combattre ? Lequel de nous deux partirait-il en premier ? Aurais-je à subir l’épreuve de la mort de mon compagnon avant ma propre mort ?
Toutes ses pensées tues et remplacées par des paroles d’espoir. « Regarde, on se rapproche des rochers », alors que je les voyais s’éloigner.
Parce que lorsque la vie est en danger, l’instinct de survie fait qu’on lutte jusqu’au bout. Quarante ans plus tard, je me demande encore comment j’ai pu avoir assez d’énergie pour me battre pendant plus de 4 heures contre les éléments déchaînés.

Aujourd’hui, comme beaucoup de personnes, je rêve de mourir chez moi, dans mon lit pendant mon sommeil alors que je suis encore en bonne santé.
Je rêve en fait d’une mort sans violence.

J’ai été frappé lorsque j’ai accompagné ma mère dans ces derniers jours de la violence et de la douleur qui précède la mort. J’avais eu la chance que notre médecin traitant commun me fasse un arrêt de travail. Vu de loin, on pourrait dire qu’elle s’est éteinte comme une chandelle, mais ce n’est pas la réalité !
A l’hôpital le chef de service considérait qu’elle ne souffrait pas. Bien sur ma mère ne criait pas mais elle gémissait des heures durant dans son lit. Seules les infirmières étaient au courant, mais leur parole m’avait semble-t-il pas de poids dans le service.
L’Alzheimer de ma mère était déjà bien avancé et elle était incapable de répondre lorsqu’on lui demandait où elle avait mal. Et pourtant la présence de ses escarres ne pouvait pas laisser de doute.
Cela faisait plusieurs mois qu’elle n’était plus capable de construire une phrase même très simple et pourtant un jour elle a réussi à me dire « j’en ai marre », et elle l’a répété une heure durant ou plus, en gémissant et en se tortillant dans son lit.
Alors a commencé pour moi la quête de la morphine, toujours administrée en quantité insuffisante. On ne m’avait laissé aucun espoir quant à l’évolution et pourtant, jusqu’à l’arrivée de ma sœur et de son mari pharmacien, on lui a refusé la dose de morphine qui pouvait la soulager. Je n’ai jamais su si cette réticence était due à des considérations budgétaires o aux convictions morales du chef de service, à moins qu’elle n’ait été générée par la crainte d’une mise en cause de sa responsabilité civile, car l’administration d’une dose importante de morphine permet d’accélérer l’agonie.

Ma mère avait le cœur solide et sa fin a été longue, très longue.
Dans le cas de ma mère dont le cerveau avait été ravagé par Alzheimer, cette souffrance qu’elle était incapable de comprendre était une violence inutile.
Je trouve qu’elle n’a pas eu de la part des médecins la compassion qu’un être humain est en droit d’attendre.
J’avais mis ma fierté de côté dans ce douloureux épisode et demandé son aide à mon ex-mari, médecin-général en retraite. J’avais des griefs contre l’ex-mari mais je continuais alors à avoir de l’estime et de la confiance dans le médecin. Quelle déception de voir qu’en fait je n’ai eu aucun soutient de sa part pour soulager ma mère. Alors que pendant les 20 ans de notre vie commune je l’avais entendu dire qu’il fallait aider les patients à mourir, je n’ai trouvé là qu’un petit notable minable uniquement préoccupé de rester en bon termes avec les médecins de l’hôpital et qui nous gratifiait d’une visite quotidienne au cours de laquelle il me répétait que le pronostic vital était une question de jours et qu’il avait bien dit à son confrère que la famille ne voulait pas d’acharnement thérapeutique et de souffrance inutile.
J’ai compris à cette occasion qu’on ne pouvait pas compter sur la médecine traditionnelle pour accompagner un mourant. Les médecins ont comme finalité de prolonger la vie. Chaque jour gagné est une victoire. Ce n’est pas à eux qu’il faut confier les agonisants.

Au court de cette pandémie, les personnes sont mortes seules que ce soit à l’hôpital ou en Ehpad, dans des services débordées et ce malgré toute la bonne volonté et le dévouement des soignants.
Une de mes amies qui pourtant a été atteinte du Covid-19 n’a pas pu, une fois remise, aller voir sa mère hospitalisée pour cette même pathologie. Elle se raccroche à ce qu’on lui a rapporté et m’écrit « J’ai l’immense tristesse de t’annoncer que Maman nous a quitté dans la nuit de jeudi à vendredi. Elle n’aurait pas souffert et était entourée de l’équipe médicale jusque dans ces derniers moments. On lui lisait les petits messages d’amour que j’avais pu lui transmettre. J’ai la rage car elle aurait dû continuer à vivre confortablement encore quelque temps…. ». Mais, elle n’arrive pas à commencer le travail de deuil.

Jamais mort n’a été plus volée aux familles et aux mourants que lors de ces dernières semaines. Mêmes les obsèques sont interdites, seul un enterrement à la sauvette est autorisé.

Il y a toutefois une autre mort qui est refusée par la société. Si la mort inéluctable, qu’on ne peut pas maitriser est cachée, la liberté de mettre volontairement fin à ses jours est également déniée. De quel droit refuser aux prisonniers leur dernière liberté, celle de se suicider ? De même, sur quels fondements moraux se base-t-on pour refuser à un malade incurable mais ayant toute sa conscience une assistance pour se suicider ?

Il n’y a pas une façon de mourir souhaitable. Loin de l’heure de la mort, nous l’imaginons d’une façon, mais sur le moment, le contexte n’est pas le même. Pourquoi blâmer un suicide plutôt qu’une longue agonie ? Je ne pense pas que la souffrance extrême laisse suffisamment de répit pour vivre intensément ses derniers moments.
J’ai aimé la sensation de flotter à côté de mon corps soumis à la douleur, alors que la distanciation permise par la morphine la rendait supportable et me permettait d’avoir la conscience de l’instant. Je souhaiterais retrouver cet état si je n’ai pas la chance de m’éteindre dans mon sommeil.
Je ne crois pas à la rédemption par la souffrance mais j’accepte que d’autres y croient.

Laissons la liberté à chacun de vivre sa mort.


Petit rappel du monde des pauvres

Enterrement dans le gigantesque cimetière de Thiais, quartier des indigents. Une femme enterre son compagnon (des enfants du canal). Nous n'avons pas la rose pour chacun, à jeter sur le cercueil (boutiques fermées) ; on jettera des feuilles. La femme s'écroule avec une chanson de Francis Lalanne… il faut la prendre dans les bras, pas de pot ! ça fait sauter la barrière, la mort, les chagrins et leurs larmes bourrées de covid.

Tout ça chez les pauvres, ce n'est pas différent, plutôt pire question abandons et défaites. Le cercueil va être recouvert de terre car il n'y a plus de tombe libérée par un autre pauvre (ils sont gardés 5 années et après ? je ne sais pas). Tout ça en plein vent et dans le froid des saints de glace - c'est qui, ceux-là ? alors l'extinction de l'espèce… autre dimension… on s'en fout !

Retour à la maison, dans la tête : à poil !


Pas avant

Je suis content de ne pas être mort avant cette histoire-là.


Petit mais pas mignon

La peste ne l'est pas.
Le nain ne l'est pas franchement, mais il inquiète moins.
Pour être mignon, d'abord faut-il être visible, voilà une autre limite.
Que ça plaise aux yeux, sinon à quoi ?

Que cela donne envie de caresser.... est-ce que tes mains sont propres ?!
Un sujet sur la propreté, voilà qui devient brûlant.

Sur la maladie, sur la mort
Sur l'Etat, sur la loi
Qu'on en cause un peu de tout ça
On sait même pas dire si ça va, ça va pas, cette nouvelle vie dangereuse qu'on nous force à mener.

Se couper de l'essence de la vie
Le partage des joies et des peines
Si mon père venait à se trouver mourant en Touraine, l'Etat ne me reconnait pas le droit de voyager, de le voir.
Pas le droit
C'est l'Etat qui n'a pas le droit

Moments de folie dont on va sortir fous
Voilà une logique...


Avé, mon mourir non lié au Covod 19 !

Appeler à témoigner pour trouver un peu de clarté autour de nos morts « intubées ou pas » triplement paradoxales :

à la fois en souffrance et sans « prendre le temps de mourir »

Notre échange sur ce premier paradoxe s’était nourri du témoignage, partagé le 28 avril, d’une femme survivant contre l’avis de ses médecins, histoire miraculeuse, au sens d’un merveilleux.

Ici, prolongeons la réflexion sur ce ‘temps de mourir’, temps du mourir, à partir de ton expression spontanée de la composition de ce mourir :

« La mort, comme moment de l’épreuve…
la mort, comme interpellation : reprenez-vous ! »  

Ce qui me saute à l’esprit, à la relecture de cette expression c’est que ton ‘mourir’ est chose plus capitale que ta mort elle-même – comme si, me risquerais-je à te dire, ta vie pendant ta mort est plus capitale que ta vie après ta mort.

En tout cas, ta formulation interroge sur le Covid-19 par rapport à d’autres facteurs de morts.
Tu n’as pas exprimé que mourir du Covid-19, par le Covid-19, abolit épreuve et interpellation.
Tu admettras, cependant, que cette crise Covid-19 met en surchauffe, en incandescence serait plus juste, certains éléments de notre mourir.
Dans la fin de vie Covid-19, il y a des interférences majeures par la technique, l’intubation comme exemple emblématique. Cet objet mécanique, implanté, planté dans le corps vivant pour soulager sa souffrance. En stoppant le trop douloureux effort musculaire de respirer, n’est-ce pas comme si on mettait la vie entre parenthèses - donc comme si on tuait le mourir. A l’opposé, j’ai été frappé d’un témoignage de malade non intubé décrivant son épreuve comme un combat contre un tigre, l’étouffant, l’asphyxiant, lui résistant.
Un ventilateur à l’extérieur ou un tigre à l’intérieur, comment la psyché prend-elle en compte ces souffrances Covid-19, pulmonaires notamment ?
L’interrogation n’est pas que médicale. Comme l’observe justement Dominique Eddé dans un article paru dans le Monde, intitulé ‘la Vie comme après’, elle nous ramène à notre corps. Mais à quel corps ? A mon corps technicisé ?  De qui suis-je alors, mourant ou survivant, le fils ? De la science au sens où Ellul dit de la technique qu’elle résulte de la science ? Qui me meurt, qui me survit ? La médecine, dans le cas où ma dernière demeure est une salle de réanimation ? Le médico-social, si c’est un EPHAD ?  
Donc oui, l’épreuve Covid-19 est d’une singularité digne d’atermoiements, en dehors même de sujets pris en charge par différents comités d’éthique (l’absence de temps, l’absence des proches, l’absence de rituel).

J’en viens à ton ‘reprenez-vous’ !
J’ai tendance à y entendre : ‘revenez à vous’ !

Un ‘revenir à soi’ entendu comme un arrêt en soi plutôt qu’un arrêt sur soi.
Ton temps du mourir est arrachement à ce qui en nous dévale au long du temps. Vivre mon mourir me retient sur la pente de ce dévalement. Ne pas mettre un blanc sur le moment de mourir mais se résoudre à ‘vivre pour ma mort’. Suis-je mourant dès maintenant ? Certes, non. Seulement tu me rends clairvoyant : le temps me restant à vivre est compté, l’image bien connue du sablier, pour moi plutôt une clepsydre pourrait le figurer, l’eau est en voie de cesser de s’écouler. Jusqu’à ce moment du mourir rendant ‘plus que jamais’ urgent de sortir des faux semblants, de ne pas remettre l’authenticité à demain, parce que demain peut-être ne sera pas là pour moi, ou je ne serai pas là.
C’est moi et non pas le temps qui revient. Au moment où le temps s’éloigne, si je n’occulte pas cet occulte, le temps ne revient pas mais, moi, je reviens. Entendu comme, je me résous. A rien, je me résous à prendre ma résolution. Me voilà revenu à ton verbe prendre.
Dans le cas du Covid-19, comment vis-je cet instant, à supposer que je sois chez moi, donc sans accompagnement instrumentalisé ? Les témoignages ne sont finalement pas si nombreux.  Certaines morts sont ‘célébrées’ comme étant « liées au Covid-19 » ou « non-liées au Covid-19 », semblant distinguer celles survenues rapidement de celles causées par des maladies plus longues.
Dans le cas de ces dernières, il est usuel d’ajouter ‘contre laquelle il se battait depuis des années’.
Mention jamais associée au Covid-19, et pour cause ! Je meurs en quelques jours. Deux jours ? C’est déjà ça comparé à une rupture d’anévrisme ! Et donc, cela pourrait être un temps ‘suffisant’ pour re-venir à moi, avant la dernière goutte.
Sinon que, mon attention n’est-elle pas totalement concentrée sur mon appareil respiratoire en manque d’oxygène ?
Cette épreuve d’une forme d’asphyxie m’engourdit, si j’ose dire, à l’heure de ce face à face avec ma mort. Me voilà comme désarmé face à la mort, qui est bien là, dans toute sa vastitude.
Bien sûr, je n’ai pas choisi de ne pas être en mesure de répondre à son interpellation. Je reviens à l’idée que mon mourir est comme mort. Je suis mort avant ma mort.
Alors, puisque cet appel de Technologos m’invite à exprimer mon souhait, me donne à choisir, j’intitule mon message : Vive, mon mourir non-lié au Covid-19 !
J’opte même, moins prudemment, pour :

Ave, mon mourir non-lié au Covid-19 !

En écho :

"En stoppant le trop douloureux effort musculaire de respirer, n'est-ce pas comme si on mettait la vie entre parenthèses - donc si on tuait le mourir ?", interroges-tu.
L'image est saisissante et évoque la tradition hindoue qui pense l'âtman comme un oiseau retenu par un fil à la patte, qui l'empêche de quitter le cycle des vies pour rejoindre Brahman, l'Absolu. Or ce fil c'est la respiration. Celle que les yogi apprennent à maîtriser. Respirer par intubateur ce serait kidnapper l'oiseau : peut-être lui brisera t-on les ailes, mais au moins il ne s'envolera pas : la machine veille. L'extraordinaire (le miracle, le merveilleux dirais-tu ? le problème, dirait le gestionnaire) c'est justement que si, certains oiseaux s'échappent et s'envolent vers la mort.
J'entends déjà certains crier au scandale : comment peut-on regretter que la technique sauve des vies ? L'encerclement par l'évidence... Retournons la question : faut-il sacrifier le mourir, ce point d'intensité qui fait basculer toute une vie, pour confier celle-ci à une machine ? Revient toujours la question de la transcendance : naturelle, surnaturelle ou technique.
L'ami Ivan Illich nous le rappelle : c'est le médecin qui a l'art de connaitre le moment où son action doit s'interrompre pour laisser place au moment de mourir. Nous vivons la défaite de la médecine face à la science : la honte prométhéenne frappe en premier lieu ceux qui sont souvent cités comme les bénéficiaires du progrès technique. En réalité le médecin s'en va et laisse le mourant à la machine, quand il le remettait auparavant à Dieu ou au moins à lui-même. Retour à soi, ce soi qui est aussi une traduction du sanskrit âtman.


Si elle tombe, elle tombe

« Moi, j’ai pas peur de la mort.
Moi je n’ai pas le droit de mourir.
Il faut que je reste en vie pour mes enfants. Qu’est-ce qu’ils vont devenir sans moi ? »

« J’aimerais mourir dans un jardin. Dans la forêt.
Et je ne veux pas qu’on me plaigne. Ça sera pour tout le monde, la mort.
Je veux mourir sans personne autour. Sans pleurs.

Et puis si on savait comment c’était là-haut, il y a beaucoup de gens qui se suicideraient.
Mais on ne sait pas.
Cela doit être vraiment bien.
Parce qu’on a plus de problème, après.

La mort, je l’appréhende pas
Si elle tombe, elle tombe. Si elle tombe pas, elle tombe pas.
Si j’avais pas ces deux enfants-là, je sortirai sans masque. »


La vie qui m'attend…

ce matin, 29 avril ...


« Peu m’importe la façon dont je mourrai, cela arrive comme le reste.

 Je n’ai rien fait pour attraper le virus : il est tombé.
La vie et la mort, ce sera pareil.
Je l’attendrai aussi paisiblement que possible.
Je n’ai rien d’autre à faire. Je suis dans une pièce fermée. L’univers est restreint.
Sauf les appels des uns et des autres…

Je suis seule devant ma vie.
La vie que j’ai eue,
et la vie qui m’attend. »

7 avril ...

« on attend les repas
on attend que quelqu'un vienne déplacer la barricade de mon lit pour que je puisse bouger dans ma chambre
je n'ai pas pu voir ma fille et son mari par la fenêtre ce matin car on n'est toujours pas venu me lever
ça peut parfois attendre jusqu'à midi
je n'ai pas d'autre possibilité
attendre

et ce jusqu'à la fin de mes jours » 


… Sujet jusqu'au bout de sa vie

Témoignage

ton énoncé

  Suâ morte defungi
Mourir de mort naturelle
ou de sa belle mort

« Je n’aurai pas envie de mourir d’une crise cardiaque.
Pas plus que de mourir dans mon sommeil, dans mon lit comme l’on parle familièrement.
Non, j’ai envie d’être présent à ma mort.
Je ne voudrais pas que cela se fasse sans moi, en mon absence.
Cela me priverait de quelque chose de très important.
Je préférerai souffrir mais être là.
Avoir des pensées jusqu’au moment où je serai mort. »

ma résonnance

une certaine maîtrise… de ce que l’on ne maîtrise pas…

 

Echange

mori sua morte
Mourir sa mort 

ton énoncé

« Les morts du COVID en salles de réanimation sont ravis à leur propre mort, révélation de ce que le monde moderne vide les âmes ».

ma résonnance

Dans ton expression du fait qu’ils soient « ravis à leur propre mort », il y a une interrogation que l’on peut peut-être creuser.

N’est-ce pas parce que la vitesse dans lequel est pris le système de soins, le système d’urgence, les salles de réanimation ou les salles où sont mis des respirateurs, etc., la vitesse dans laquelle est pris ce système, qui fait qu’il y a davantage un climat de peur. L’adaptation dans un dépassement incessant de la part d’une grande partie du personnel d’accompagnement, de soins, en ferait des « ravisseurs » de la « propre mort » de leurs patients. Du fait même de l’accélération, du fait même de la dimension proprement explosive, en termes de nombre.
Qu’est-ce que cela va devenir quand les services vont revenir progressivement à des effectifs, j’ai envie de dire, plus habituels ? En souhaitant que cela arrive le plus vite possible.
Est-ce que ce statut d’être « ravi à sa propre mort » va se perpétuer, ou pas ?

Alors, si je reviens maintenant à ton expression que « le monde moderne vide les âmes » …

J’y retrouve la critique de la vitesse mais j’y retrouve aussi la tendance, caricaturalement même dans les médias, de tenter d’approcher la mort de façon quantitative. Comme si plus on en parlait de façon quantitative plus on la tenait à distance de façon qualitative, c’est-à-dire dans ce qu’elle pourrait mettre en résonnance dans soi qui fait partie de l’indicible.
Un face à face auquel très peu sont préparés dans une société de la toute-puissance qui préfère écarter ce mystère non contrôlable plutôt que d’avouer sa propre limite.
D’une certaine façon, en effet, dans une vision qui n’est pas binaire, peut-il y avoir de rapport plein à la vie dans une vie qui n’intègre pas dans sa réflexion, dans sa perception sa finitude, c’est-à-dire la mort…
Ton propos me dit que tant que ce sont deux éléments traités comme opposés, il n’y a pas d’issue dans laquelle existentiellement on pourrait grandir.
Le monde moderne « vide les âmes » parce qu’il repousse la mort et l’exclue et ce faisant il interdit à la personne, ou au groupe, de rentrer dans la pleine dimension de la vie qui s’écoule… Si on rentre dans l’écoulement de la vie, gageons de ce dialogue avec toi en devenir, qu’on ne peut qu’être confronté au fait qu’elle passe et donc qu’elle va finir…


Quis ut Deus ?

Je l'avoue, de mourir je n'ai cure. Mon souci se porte plutôt sur ce corps dépossédé de tout lui-même, dont les autres auront à s'occuper pour moi, en mon absence. Je voudrais leur avoir donné des raisons de le traiter avec cette amitié qui ne se mêle pas des affaires d'autrui, qui sait fermer les yeux à ce qui ne la regarde pas. C'est dire que je voudrais avoir un jour vécu de telle façon qu'autrui n'ait pas à m'en vouloir de lui laisser sur les bras un paquet dont on ne peut songer qu'à se débarrasser au plus vite.

Derrière ce souci s'en cache un autre, plus exigeant, plus difficile à cerner aussi, parce qu'il se confond un peu avec moi, avec ce qui, en moi, cherche précisément à se distinguer de moi. Paradoxe ? Quelque chose en nous se tient en réserve pour un instant décisif – pour l'instant où, décidément, se posera la question d'exister, d'être quelqu'un, et nul autre. Instant du face-à-face où il faudra répondre à la question du sphynx (de la sphynge ?) : quis est ? Ce n'est pas à moi, ou à toi, que se posera cette question, mais à quelqu'un en nous qui exige que nous ne soyons pas seulement ce que nous sommes – quelqu'un en nous qui est un autre.

Obscurément et sournoisement la médecine est ce pouvoir de détourner celui qui meurt d'un tourment dont la souffrance physique n'est pas que la traduction maladroite. Il faudra souffrir, il faut avoir souffert pour envisager sérieusement le problème de mourir. C'est ce qui peut sauver de mourir. C'est ce qui peut nous faire accéder à une joie de vivre qui fait tout le prix de vivre.

Qui n'a pas souffert ne sait rien de la joie qui nous attend. Medice, cura te ipsum. (Mêle-toi de ce qui te regarde.)


Sans image

We're all going to die, all of us, what a circus ! that alone should make us love each over but it doesn't. We are terrorized and flattened by trivialities, we are eaten up by nothing

Nous mourrons tous, chacun de nous, quel cirque !
Cela seul devrait nous faire aimer, mais ce n'est pas le cas. Nous sommes terrorisés par des banalités, dévorés par rien.


Très admiratif de cette femme qui devait mourir

Dialogue 1

- Que pensez- vous de la phrase :
« la vie est l'ensemble des fonctions qui s'opposent à la mort ». ?

- En médecine, c’est ce qu’on nous apprend.

- C’est ce que vous avez appris dans vos études de médecine ?

- Oui

- Et vous en pensez-quoi ?

- C’est une définition purement médicale qui ne tient pas compte de l’âme… une définition assez pauvre…
certes, ce n’est pas faux … non ce n’est pas faux… mais c’est un peu basique, un peu à ras de terre, au sol, à bas …

- Au bas, de la vie sur Terre ?

- Oui

- Votre au-delà n’est pas sur Terre ?

- Non, je suis une mécréante !
Pour moi, il n’y a pas d’au-delà.

Dialogue 2

- Tenez, j’ai veillé récemment avec un des mes patients à qui les médecins avaient annoncé que sa mère allait mourir dans les heures qui viennent.
Sa mère était alors dans une clinique à V…On a veillé tous les deux ensemble. Les médecins nous ont permis de voir sa mère par WhatsApp tout juste avant que sa situation ne s’aggrave. Il a passé la nuit à attendre la mort de sa mère. Nous sommes restés un long moment à veiller ensemble cette femme qui devait mourir.
Le lendemain matin son taux de saturation en oxygène allait mieux. Elle a pu lui parler et le lui dire. Elle était tombée à 15% ce qui est très très bas ; elle est remontée à 90%.
Et alors elle lui a dit ce qu’elle avait fait pour ne pas mourir.
Elle a raconté qu’elle a respiré très lentement et très profondément avec l’idée qu’elle ne voulait pas mourir.

- Etait-elle en réanimation ?

- Non, son fils a choisi de ne pas l’intuber.
Elle a décidé de vivre et a pu le faire.

- Elle était pourtant asphyxiée.

- C’est le terme juste ?

- Ah oui, je crois. Avec le COVID-19, on meurt asphyxié d’une certaine manière.
Elle y a échappé.
Elle est remontée progressivement.

- Est-elle toujours à l’hôpital ?

- Non, elle est dans une maison de convalescence.

- C’est une octogénaire ?

- Oui, proche des 80 ans.

- Vous avez revu son fils ?

- Oh oui, il est TRES ADMIRATIF.
Très admiratif de cette femme qui devait mourir.


En bonne santé

- Comment aimerions-nous la vivre ?
- En bonne santé


I would prefer not to...

La situation actuelle nous invite quoiqu'on en pense à vivre avec l'idée de la mort en permanence, que ce soit la notre ou celle des autres.

Ma mère (97ans ) vit en maison de retraite. Je sais qu'elle va mourir et depuis quelques années ce n'est pas ça qui me fait vraiment peur. J'ai ressenti de la terreur quand j'ai compris que je ne pourrais pas l'accompagner dans son départ, que je n'aurais pas le droit de lui tenir la main, d'accompagner sa souffrance d'une présence et même de l'enterrer.

Hier, j'ai pu lui parler à travers un Plexiglas, un parloir, et jusqu'à maintenant elle va bien.

Quand je lis et j'entends tout ce qui se dit en ce moment sur la maladie et la mort, je distingue plusieurs sortes de discours. Ce qui me semble faire une différence c'est l'expérience personnelle de la maladie grave ou non.

Il y a 14 ans j'ai vécu une opération du coeur qui a mal tourné, SRAS, syndrome respiratoire aigu sévère et j'ai passé 10 jours intubée en réanimation. Les événements actuels ont réveillés des souvenirs pénibles. A l'époque j'avais écrit un journal de l'hôpital, avant et après ce séjour en réanimation. Je ne sais pas si ça répond à la proposition mais je vais recopier dans ce texte quelques passages de ce journal de l'année 2006.

Ce n'est pas ma mort demain, c'est « ma mort hier »

L'arrivée en réa
Me revienne des images du changement de service en réanimation, après m’avoir porté sur un brancard dans l’ascenseur ou il faisait très froid et j’entends : «  surtout qu’elle ne prenne pas froid », je me retrouve entourée de cinq à six personnes qui me lavent, sortent les draps, les changent, s’occupent de mon installation de façon très active, sans doute relient-ils les perfusions, je ne sais, je ne vois rien de ce qui se passe derrière le lit. Puis il n’y a plus que deux personnes qui finissent la toilette, qui s’aperçoivent que j’ai quelque chose sur le crâne derrière la tête, il faudrait la raser, oh non. Quelques remarques pendant tout ce temps contre l’autre service qui n’a pas fait ci ou ça et quelqu’un dit « vous n'auriez jamais du changer de service », comme si j’avais demandé quoi que ce soit. Enfin les deux dernières infirmières décident de ne pas me raser mais de me coiffer, de faire des petites nattes qui vont rester quelques jours, ce sont des gestes très gentils qui me renvoient à l’enfance lorsque ma mère me nattait les cheveux. En même temps j’ai le sentiment à ce moment là que ce sont des gestes désespérés pour faire croire que rien n’est perdu.

Le coma
J’ai entendu Pierre Guyotat à la radio parler de son dernier livre « Coma », je vais l’acheter…Cela m’a rappelé le souvenir de visions que j’ai eu en réa (déjà il parle du jus de fruit de marque « réa », et de réa la déesse…). Il m’est revenu des images de ces visions : des personnes presque toutes noires installées dans une salle de spectacle en pente, les corps nus ou peu habillés, allongées, enlacées comme les dieux dans des tableaux évoquant l’antiquité. Au fond de la scène ils étaient seuls et devant ils étaient plutôt en couple les femmes assises sur les genoux des hommes souvent et ils parlaient. Ils parlaient des malades, ils parlaient de madame E.(moi). Une femme revenait sans arrêt sur mon cas : pourquoi s’occupait-on tant de moi…. Cette vision a duré longtemps.
Ce qui est terrible pour moi maintenant c’est de distinguer la part d’hallucination et la part de ce qui a existé réellement, en l'écrivant je réalise à quel point j'étais droguée (morphine sans doute) et que ce sont des expériences d’états seconds. Ces longues heures pendant lesquelles je voyais l'éclairage blanc au dessus de mon lit sur lequel j'étais attachée. La lumière virait sur certaines zones au rouge, comme des vaisseaux sanguins, et elle me paraissait être reliée à l’intérieur de mon corps, donc à être un indice de mon état. J’ai vu effectivement le vert disparaître de ces lignes le jour ou l’infirmier m’a dit qu’on allait m’endormir et m’enlever le respirateur artificiel.

Après la sortie de l'hôpital

Ce matin on a fait l'amour, je suis assez insensible et loin de vrais orgasmes.
Je regarde les photos de manif sur les retraites, datant de 1995, affichées dans la chambre, elles me semblent familières mais aussi tout à fait dans le passé. Il y a une avant et un après pour mon corps. La souffrance, la mémoire de la souffrance est encore trop présente pour être dans le plaisir. C'est comme si mon corps m'avait trahi apportant la douleur et non le plaisir.
Je passe devant chez le marchand de fleurs, je regarde toutes ces fleurs, les couleurs multiples et puis soudain j'ai l'impression que si j'étais morte les fleurs seraient pareils, la rue, les mêmes gens à cet instant, sauf moi pour ressentir cela. Et je ne suis pas vraiment sûre d'être là. J'ai échappé à la mort mais chaque soir je pense que je peux mourir et que si je suis vivante demain matin c'est alors que je serais vraiment vivante et que je n'aurais plus de doute, mais ce n'est pas vrai, ça recommence le soir suivant. J'ai l'impression que je vais manquer d'oxygène.

Quand ils m'ont enlevé le tuyau qui apportait l'oxygène, j'ai eu peur, et puis non ça allait. Ils ont remis « des lunettes », c'est une arrivée d'oxygène directement dans le nez, ça m'a rassurée. Et plus tard, ils sont repassé et le médecin chef a dit : « Pourquoi vous lui mettez de l'oxygène, elle n'en a plus besoin ! »
Ils ont tout enlevé et effectivement je respirais sans mais j'avais toujours peur de manquer d'air. Régulièrement mes poumons sont oppressés...

Voilà on soigne l'escarre et c'est très long. Je suis chez les vivants, mais parfois les morts m'accompagnent. Souvent Alexandre, parfois René, c'est comme si je m'étais rapprochée d'eux, mais c'est aussi comme dans les mythes, je dois m'enfuir du monde des morts pour rejoindre vraiment celui des vivants.

Printemps, oiseaux, fleurs, la douceur de l'air. Je marche avec des béquilles, mais ça va s'arranger, n'est-ce pas ? L'infirmière est très sympa, elle ne cesse de me rassurer en me soignant consciencieusement. Je vais quitter bientôt ce deuil de moi même, car là parfois c'est ma propre mort qui m'envahit et qui m’empêche de jouir vraiment de la vie.

Ce qui me paraît le plus dur à traduire avec des mots et le plus important c’est l’expérience d’avoir frôlé la mort. Mais c’est surtout après cela ce sentiment de n’être plus vraiment du même monde que les vivants, peut-être se retrouver parmi les autres à l’état de fantôme, expérience très, très pénible mais aussi très fascinante car cette place que l’on croyait avoir dans le monde est radicalement mise en cause par ce sentiment. Les autres alors paraissent étrangers et lointains au point que même leur contact n’est pas sensible comme si j’étais devenu transparente et immatérielle.


Pas encore ! Encore pas !

Ce matin…

Dialogue avec un ami d’un ‘certain âge’…

Un autre ami d’un moins certain âge me livre ‘à chaud’ ceci :

Il me semble que repenser la mort revient à repenser la vie. Au lieu de l'interruption accidentelle, comme une erreur technique médicale, d'une accumulation, d'un entassement de plaisirs et de capitaux, il faudrait revoir la mort comme aboutissement et totalisation d'une vie douée de sens. Je vois deux idées : l'idée de la mort paysanne, qui s'inscrit dans un cycle et dans une continuité. Et une idée dont il me semble qu'elle appartient à André Gide, celle que la mort doit être "désespérée", c'est à dire après avoir vécu tous ses espoirs, ne plus rien avoir à attendre.
Mais il faudrait en revenir à toute la philosophie antique, à l'apprendre à mourir des grecs. Chose dont le christianisme, malgré Montaigne, nous a détourné.
Pour mon vécu personnel de la mort, je pense que j’aimerais mourir dans l'action. Je ne dis pas mourir jeune comme Achille, mais plutôt qu'à un certain âge il me semble que plutôt que vivre une lente décadence de son corps, si on a réussi à avoir l'impression de vivre ce que l'on voulait vivre et que l'on avait à vivre, il devient possible de prendre plus de risques pour des choses auxquelles l'on croit. Je me suis toujours dit que c'était absurde que ce soient les jeunes qui soient le plus dans la prise de risque politique, que les anarchistes espagnols qui se sacrifient aient 20 ans, alors que le sens du sacrifice serait bien plus logique pour quelqu’un de disons 75 ans. Mais il me semble qu'il y a quelque chose dans l'âge qui conduit à s'accrocher à la vie, à moins prendre de risque, et personnellement c'est contre cela que j'aimerai lutter. Être prudent aujourd'hui et téméraire dans mes vieux jours.

Je ne doute pas qu'il y ait toujours des choses auxquelles me consacrer.


"Sans qu'elle soit cachée !"

Née en 1921, tante Jeannine fête aujourd'hui ses 99 ans. Je l'ai appelée hier comme chaque jour depuis le 13 mars, date à laquelle elle a été privée de visites après que son jeune kiné espagnol a été suspecté d’avoir été contaminé.
Mes appels sont souvent faits de longues lectures que rend possible son exceptionnelle audition. Cette fois, je lui ai lu notre appel lamortcommeaprès et lui ai répété la dernière question :
« Tante Jeannine, comment aimeriez-vous vivre la mort ? » sur un mode qui attendait réponse. Celle-ci a fusé :

"Sans qu'elle soit cachée !".

"Qu'on m'aide à m'y préparer".

"Que les gens restent présents et fraternels. Que je les voie. Les gens ont, sans doute, parfois peur de la mort. Moi j'ai pas peur. J'aimerais que les gens n'aient pas peur de continuer à venir me voir, à être proche de moi. On a besoin de cette tendresse qui se manifeste par la proximité".

Puis elle conclut du tac au tac : " Ce n'est pas parole d'Evangile" ! prononcé de sorte à me laisser deviner son grand sourire.


Que reste-il après ?

Que reste-t-il de ce corps où chaque atome continue sa vie, du fait de ce mouvement interne qui dure depuis des milliards d'années ?

Que reste-t-il de ces assemblages d'atomes savamment dosés qui s'étaient construits par multiplication en partant de presque rien, en utilisant des corps simples ? Alors que l'instant d'après, la déconstruction s'opère, généralement pas préparée, non volontaire, trop souvent causée par un tiers.

Que reste-t-il de ces milliards d'échanges avec d'autres semblables ou non, bipèdes ou non, qui ont forgé le tissu de notre vécu, de notre pensée, qui ont permis d'échafauder d'autres visions et d'autres horizons. Nos atomes nous survivent, mais qu'en est-il de notre œuvre – comme le proposait Matthew Crawford dans Éloge du carburateur -, de ce que l'on laissera au monde : une empreinte, des souvenirs perpétués, transmis par nos proches. Actions, pensées, moments élevés au rang du souvenir, souvenir à entretenir comme une flamme qui ne devrait pas s'éteindre au temps qui passe.

Que reste-t-il des morts de ces derniers mois, que des équipes de soignants ont accompagnés jusqu'au bout. Il restera un immense gâchis du fait de la bêtise humaine. Mais en garderons nous longtemps le souvenir pour ne plus recommencer à s'égarer ?