TECHNOlogos PARIS ÎLE-DE-FRANCE
Penser la technique aujourd'hui et résister à sa puissance
Adhérent.e

APPEL

Qui n'oubliera pas le COVID-19 jusqu'à sa mort ?
Et si nous voulions, ensemble, comprendre notre mort autrement ?

Les textes seront présentés du plus récent au plus ancien. Accès rapide en cliquant sur le lien.

Petit rappel du monde des pauvres
Pas avant
Petit mais pas mignon
Avé, mon mourir non lié au Covod 19 !
Si elle tombe, elle tombe
La vie qui m'attend…
… Sujet jusqu'au bout de sa vie
Quit ut Deus ?
Sans image
Très admiratif de cette femme qui devait mourir
En bonne santé
I would prefer not to...
Pas encore ! Encore pas !
"Sans qu'elle soit cachée !"
Que reste-il après ?

 


Petit rappel du monde des pauvres

Enterrement dans le gigantesque cimetière de Thiais, quartier des indigents. Une femme enterre son compagnon (des enfants du canal). Nous n'avons pas la rose pour chacun, à jeter sur le cercueil (boutiques fermées) ; on jettera des feuilles. La femme s'écroule avec une chanson de Francis Lalanne… il faut la prendre dans les bras, pas de pot ! ça fait sauter la barrière, la mort, les chagrins et leurs larmes bourrées de covid.

Tout ça chez les pauvres, ce n'est pas différent, plutôt pire question abandons et défaites. Le cercueil va être recouvert de terre car il n'y a plus de tombe libérée par un autre pauvre (ils sont gardés 5 années et après ? je ne sais pas). Tout ça en plein vent et dans le froid des saints de glace - c'est qui, ceux-là ? alors l'extinction de l'espèce… autre dimension… on s'en fout !

Retour à la maison, dans la tête : à poil !


Pas avant

Je suis content de ne pas être mort avant cette histoire-là.


Petit mais pas mignon

La peste ne l'est pas.
Le nain ne l'est pas franchement, mais il inquiète moins.
Pour être mignon, d'abord faut-il être visible, voilà une autre limite.
Que ça plaise aux yeux, sinon à quoi ?

Que cela donne envie de caresser.... est-ce que tes mains sont propres ?!
Un sujet sur la propreté, voilà qui devient brûlant.

Sur la maladie, sur la mort
Sur l'Etat, sur la loi
Qu'on en cause un peu de tout ça
On sait même pas dire si ça va, ça va pas, cette nouvelle vie dangereuse qu'on nous force à mener.

Se couper de l'essence de la vie
Le partage des joies et des peines
Si mon père venait à se trouver mourant en Touraine, l'Etat ne me reconnait pas le droit de voyager, de le voir.
Pas le droit
C'est l'Etat qui n'a pas le droit

Moments de folie dont on va sortir fous
Voilà une logique...


Avé, mon mourir non lié au Covod 19 !

Appeler à témoigner pour trouver un peu de clarté autour de nos morts « intubées ou pas » triplement paradoxales :

à la fois en souffrance et sans « prendre le temps de mourir »

Notre échange sur ce premier paradoxe s’était nourri du témoignage, partagé le 28 avril, d’une femme survivant contre l’avis de ses médecins, histoire miraculeuse, au sens d’un merveilleux.

Ici, prolongeons la réflexion sur ce ‘temps de mourir’, temps du mourir, à partir de ton expression spontanée de la composition de ce mourir :

« La mort, comme moment de l’épreuve…
la mort, comme interpellation : reprenez-vous ! »  

Ce qui me saute à l’esprit, à la relecture de cette expression c’est que ton ‘mourir’ est chose plus capitale que ta mort elle-même – comme si, me risquerais-je à te dire, ta vie pendant ta mort est plus capitale que ta vie après ta mort.

En tout cas, ta formulation interroge sur le Covid-19 par rapport à d’autres facteurs de morts.
Tu n’as pas exprimé que mourir du Covid-19, par le Covid-19, abolit épreuve et interpellation.
Tu admettras, cependant, que cette crise Covid-19 met en surchauffe, en incandescence serait plus juste, certains éléments de notre mourir.
Dans la fin de vie Covid-19, il y a des interférences majeures par la technique, l’intubation comme exemple emblématique. Cet objet mécanique, implanté, planté dans le corps vivant pour soulager sa souffrance. En stoppant le trop douloureux effort musculaire de respirer, n’est-ce pas comme si on mettait la vie entre parenthèses - donc comme si on tuait le mourir. A l’opposé, j’ai été frappé d’un témoignage de malade non intubé décrivant son épreuve comme un combat contre un tigre, l’étouffant, l’asphyxiant, lui résistant.
Un ventilateur à l’extérieur ou un tigre à l’intérieur, comment la psyché prend-elle en compte ces souffrances Covid-19, pulmonaires notamment ?
L’interrogation n’est pas que médicale. Comme l’observe justement Dominique Eddé dans un article paru dans le Monde, intitulé ‘la Vie comme après’, elle nous ramène à notre corps. Mais à quel corps ? A mon corps technicisé ?  De qui suis-je alors, mourant ou survivant, le fils ? De la science au sens où Ellul dit de la technique qu’elle résulte de la science ? Qui me meurt, qui me survit ? La médecine, dans le cas où ma dernière demeure est une salle de réanimation ? Le médico-social, si c’est un EPHAD ?  
Donc oui, l’épreuve Covid-19 est d’une singularité digne d’atermoiements, en dehors même de sujets pris en charge par différents comités d’éthique (l’absence de temps, l’absence des proches, l’absence de rituel).

J’en viens à ton ‘reprenez-vous’ !
J’ai tendance à y entendre : ‘revenez à vous’ !

Un ‘revenir à soi’ entendu comme un arrêt en soi plutôt qu’un arrêt sur soi.
Ton temps du mourir est arrachement à ce qui en nous dévale au long du temps. Vivre mon mourir me retient sur la pente de ce dévalement. Ne pas mettre un blanc sur le moment de mourir mais se résoudre à ‘vivre pour ma mort’. Suis-je mourant dès maintenant ? Certes, non. Seulement tu me rends clairvoyant : le temps me restant à vivre est compté, l’image bien connue du sablier, pour moi plutôt une clepsydre pourrait le figurer, l’eau est en voie de cesser de s’écouler. Jusqu’à ce moment du mourir rendant ‘plus que jamais’ urgent de sortir des faux semblants, de ne pas remettre l’authenticité à demain, parce que demain peut-être ne sera pas là pour moi, ou je ne serai pas là.
C’est moi et non pas le temps qui revient. Au moment où le temps s’éloigne, si je n’occulte pas cet occulte, le temps ne revient pas mais, moi, je reviens. Entendu comme, je me résous. A rien, je me résous à prendre ma résolution. Me voilà revenu à ton verbe prendre.
Dans le cas du Covid-19, comment vis-je cet instant, à supposer que je sois chez moi, donc sans accompagnement instrumentalisé ? Les témoignages ne sont finalement pas si nombreux.  Certaines morts sont ‘célébrées’ comme étant « liées au Covid-19 » ou « non-liées au Covid-19 », semblant distinguer celles survenues rapidement de celles causées par des maladies plus longues.
Dans le cas de ces dernières, il est usuel d’ajouter ‘contre laquelle il se battait depuis des années’.
Mention jamais associée au Covid-19, et pour cause ! Je meurs en quelques jours. Deux jours ? C’est déjà ça comparé à une rupture d’anévrisme ! Et donc, cela pourrait être un temps ‘suffisant’ pour re-venir à moi, avant la dernière goutte.
Sinon que, mon attention n’est-elle pas totalement concentrée sur mon appareil respiratoire en manque d’oxygène ?
Cette épreuve d’une forme d’asphyxie m’engourdit, si j’ose dire, à l’heure de ce face à face avec ma mort. Me voilà comme désarmé face à la mort, qui est bien là, dans toute sa vastitude.
Bien sûr, je n’ai pas choisi de ne pas être en mesure de répondre à son interpellation. Je reviens à l’idée que mon mourir est comme mort. Je suis mort avant ma mort.
Alors, puisque cet appel de Technologos m’invite à exprimer mon souhait, me donne à choisir, j’intitule mon message : Vive, mon mourir non-lié au Covid-19 !
J’opte même, moins prudemment, pour :

Ave, mon mourir non-lié au Covid-19 !

En écho :

"En stoppant le trop douloureux effort musculaire de respirer, n'est-ce pas comme si on mettait la vie entre parenthèses - donc si on tuait le mourir ?", interroges-tu.
L'image est saisissante et évoque la tradition hindoue qui pense l'âtman comme un oiseau retenu par un fil à la patte, qui l'empêche de quitter le cycle des vies pour rejoindre Brahman, l'Absolu. Or ce fil c'est la respiration. Celle que les yogi apprennent à maîtriser. Respirer par intubateur ce serait kidnapper l'oiseau : peut-être lui brisera t-on les ailes, mais au moins il ne s'envolera pas : la machine veille. L'extraordinaire (le miracle, le merveilleux dirais-tu ? le problème, dirait le gestionnaire) c'est justement que si, certains oiseaux s'échappent et s'envolent vers la mort.
J'entends déjà certains crier au scandale : comment peut-on regretter que la technique sauve des vies ? L'encerclement par l'évidence... Retournons la question : faut-il sacrifier le mourir, ce point d'intensité qui fait basculer toute une vie, pour confier celle-ci à une machine ? Revient toujours la question de la transcendance : naturelle, surnaturelle ou technique.
L'ami Ivan Illich nous le rappelle : c'est le médecin qui a l'art de connaitre le moment où son action doit s'interrompre pour laisser place au moment de mourir. Nous vivons la défaite de la médecine face à la science : la honte prométhéenne frappe en premier lieu ceux qui sont souvent cités comme les bénéficiaires du progrès technique. En réalité le médecin s'en va et laisse le mourant à la machine, quand il le remettait auparavant à Dieu ou au moins à lui-même. Retour à soi, ce soi qui est aussi une traduction du sanskrit âtman.


Si elle tombe, elle tombe

« Moi, j’ai pas peur de la mort.
Moi je n’ai pas le droit de mourir.
Il faut que je reste en vie pour mes enfants. Qu’est-ce qu’ils vont devenir sans moi ? »

« J’aimerais mourir dans un jardin. Dans la forêt.
Et je ne veux pas qu’on me plaigne. Ça sera pour tout le monde, la mort.
Je veux mourir sans personne autour. Sans pleurs.

Et puis si on savait comment c’était là-haut, il y a beaucoup de gens qui se suicideraient.
Mais on ne sait pas.
Cela doit être vraiment bien.
Parce qu’on a plus de problème, après.

La mort, je l’appréhende pas
Si elle tombe, elle tombe. Si elle tombe pas, elle tombe pas.
Si j’avais pas ces deux enfants-là, je sortirai sans masque. »


La vie qui m'attend…

ce matin, 29 avril ...


« Peu m’importe la façon dont je mourrai, cela arrive comme le reste.

 Je n’ai rien fait pour attraper le virus : il est tombé.
La vie et la mort, ce sera pareil.
Je l’attendrai aussi paisiblement que possible.
Je n’ai rien d’autre à faire. Je suis dans une pièce fermée. L’univers est restreint.
Sauf les appels des uns et des autres…

Je suis seule devant ma vie.
La vie que j’ai eue,
et la vie qui m’attend. »

7 avril ...

« on attend les repas
on attend que quelqu'un vienne déplacer la barricade de mon lit pour que je puisse bouger dans ma chambre
je n'ai pas pu voir ma fille et son mari par la fenêtre ce matin car on n'est toujours pas venu me lever
ça peut parfois attendre jusqu'à midi
je n'ai pas d'autre possibilité
attendre

et ce jusqu'à la fin de mes jours » 


… Sujet jusqu'au bout de sa vie

Témoignage

ton énoncé

  Suâ morte defungi
Mourir de mort naturelle
ou de sa belle mort

« Je n’aurai pas envie de mourir d’une crise cardiaque.
Pas plus que de mourir dans mon sommeil, dans mon lit comme l’on parle familièrement.
Non, j’ai envie d’être présent à ma mort.
Je ne voudrais pas que cela se fasse sans moi, en mon absence.
Cela me priverait de quelque chose de très important.
Je préférerai souffrir mais être là.
Avoir des pensées jusqu’au moment où je serai mort. »

ma résonnance

une certaine maîtrise… de ce que l’on ne maîtrise pas…

 

Echange

mori sua morte
Mourir sa mort 

ton énoncé

« Les morts du COVID en salles de réanimation sont ravis à leur propre mort, révélation de ce que le monde moderne vide les âmes ».

ma résonnance

Dans ton expression du fait qu’ils soient « ravis à leur propre mort », il y a une interrogation que l’on peut peut-être creuser.

N’est-ce pas parce que la vitesse dans lequel est pris le système de soins, le système d’urgence, les salles de réanimation ou les salles où sont mis des respirateurs, etc., la vitesse dans laquelle est pris ce système, qui fait qu’il y a davantage un climat de peur. L’adaptation dans un dépassement incessant de la part d’une grande partie du personnel d’accompagnement, de soins, en ferait des « ravisseurs » de la « propre mort » de leurs patients. Du fait même de l’accélération, du fait même de la dimension proprement explosive, en termes de nombre.
Qu’est-ce que cela va devenir quand les services vont revenir progressivement à des effectifs, j’ai envie de dire, plus habituels ? En souhaitant que cela arrive le plus vite possible.
Est-ce que ce statut d’être « ravi à sa propre mort » va se perpétuer, ou pas ?

Alors, si je reviens maintenant à ton expression que « le monde moderne vide les âmes » …

J’y retrouve la critique de la vitesse mais j’y retrouve aussi la tendance, caricaturalement même dans les médias, de tenter d’approcher la mort de façon quantitative. Comme si plus on en parlait de façon quantitative plus on la tenait à distance de façon qualitative, c’est-à-dire dans ce qu’elle pourrait mettre en résonnance dans soi qui fait partie de l’indicible.
Un face à face auquel très peu sont préparés dans une société de la toute-puissance qui préfère écarter ce mystère non contrôlable plutôt que d’avouer sa propre limite.
D’une certaine façon, en effet, dans une vision qui n’est pas binaire, peut-il y avoir de rapport plein à la vie dans une vie qui n’intègre pas dans sa réflexion, dans sa perception sa finitude, c’est-à-dire la mort…
Ton propos me dit que tant que ce sont deux éléments traités comme opposés, il n’y a pas d’issue dans laquelle existentiellement on pourrait grandir.
Le monde moderne « vide les âmes » parce qu’il repousse la mort et l’exclue et ce faisant il interdit à la personne, ou au groupe, de rentrer dans la pleine dimension de la vie qui s’écoule… Si on rentre dans l’écoulement de la vie, gageons de ce dialogue avec toi en devenir, qu’on ne peut qu’être confronté au fait qu’elle passe et donc qu’elle va finir…


Quis ut Deus ?

Je l'avoue, de mourir je n'ai cure. Mon souci se porte plutôt sur ce corps dépossédé de tout lui-même, dont les autres auront à s'occuper pour moi, en mon absence. Je voudrais leur avoir donné des raisons de le traiter avec cette amitié qui ne se mêle pas des affaires d'autrui, qui sait fermer les yeux à ce qui ne la regarde pas. C'est dire que je voudrais avoir un jour vécu de telle façon qu'autrui n'ait pas à m'en vouloir de lui laisser sur les bras un paquet dont on ne peut songer qu'à se débarrasser au plus vite.

Derrière ce souci s'en cache un autre, plus exigeant, plus difficile à cerner aussi, parce qu'il se confond un peu avec moi, avec ce qui, en moi, cherche précisément à se distinguer de moi. Paradoxe ? Quelque chose en nous se tient en réserve pour un instant décisif – pour l'instant où, décidément, se posera la question d'exister, d'être quelqu'un, et nul autre. Instant du face-à-face où il faudra répondre à la question du sphynx (de la sphynge ?) : quis est ? Ce n'est pas à moi, ou à toi, que se posera cette question, mais à quelqu'un en nous qui exige que nous ne soyons pas seulement ce que nous sommes – quelqu'un en nous qui est un autre.

Obscurément et sournoisement la médecine est ce pouvoir de détourner celui qui meurt d'un tourment dont la souffrance physique n'est pas que la traduction maladroite. Il faudra souffrir, il faut avoir souffert pour envisager sérieusement le problème de mourir. C'est ce qui peut sauver de mourir. C'est ce qui peut nous faire accéder à une joie de vivre qui fait tout le prix de vivre.

Qui n'a pas souffert ne sait rien de la joie qui nous attend. Medice, cura te ipsum. (Mêle-toi de ce qui te regarde.)


Sans image

We're all going to die, all of us, what a circus ! that alone should make us love each over but it doesn't. We are terrorized and flattened by trivialities, we are eaten up by nothing

Nous mourrons tous, chacun de nous, quel cirque !
Cela seul devrait nous faire aimer, mais ce n'est pas le cas. Nous sommes terrorisés par des banalités, dévorés par rien.


Très admiratif de cette femme qui devait mourir

Dialogue 1

- Que pensez- vous de la phrase :
« la vie est l'ensemble des fonctions qui s'opposent à la mort ». ?

- En médecine, c’est ce qu’on nous apprend.

- C’est ce que vous avez appris dans vos études de médecine ?

- Oui

- Et vous en pensez-quoi ?

- C’est une définition purement médicale qui ne tient pas compte de l’âme… une définition assez pauvre…
certes, ce n’est pas faux … non ce n’est pas faux… mais c’est un peu basique, un peu à ras de terre, au sol, à bas …

- Au bas, de la vie sur Terre ?

- Oui

- Votre au-delà n’est pas sur Terre ?

- Non, je suis une mécréante !
Pour moi, il n’y a pas d’au-delà.

Dialogue 2

- Tenez, j’ai veillé récemment avec un des mes patients à qui les médecins avaient annoncé que sa mère allait mourir dans les heures qui viennent.
Sa mère était alors dans une clinique à V…On a veillé tous les deux ensemble. Les médecins nous ont permis de voir sa mère par WhatsApp tout juste avant que sa situation ne s’aggrave. Il a passé la nuit à attendre la mort de sa mère. Nous sommes restés un long moment à veiller ensemble cette femme qui devait mourir.
Le lendemain matin son taux de saturation en oxygène allait mieux. Elle a pu lui parler et le lui dire. Elle était tombée à 15% ce qui est très très bas ; elle est remontée à 90%.
Et alors elle lui a dit ce qu’elle avait fait pour ne pas mourir.
Elle a raconté qu’elle a respiré très lentement et très profondément avec l’idée qu’elle ne voulait pas mourir.

- Etait-elle en réanimation ?

- Non, son fils a choisi de ne pas l’intuber.
Elle a décidé de vivre et a pu le faire.

- Elle était pourtant asphyxiée.

- C’est le terme juste ?

- Ah oui, je crois. Avec le COVID-19, on meurt asphyxié d’une certaine manière.
Elle y a échappé.
Elle est remontée progressivement.

- Est-elle toujours à l’hôpital ?

- Non, elle est dans une maison de convalescence.

- C’est une octogénaire ?

- Oui, proche des 80 ans.

- Vous avez revu son fils ?

- Oh oui, il est TRES ADMIRATIF.
Très admiratif de cette femme qui devait mourir.


En bonne santé

- Comment aimerions-nous la vivre ?
- En bonne santé


I would prefer not to...

La situation actuelle nous invite quoiqu'on en pense à vivre avec l'idée de la mort en permanence, que ce soit la notre ou celle des autres.

Ma mère (97ans ) vit en maison de retraite. Je sais qu'elle va mourir et depuis quelques années ce n'est pas ça qui me fait vraiment peur. J'ai ressenti de la terreur quand j'ai compris que je ne pourrais pas l'accompagner dans son départ, que je n'aurais pas le droit de lui tenir la main, d'accompagner sa souffrance d'une présence et même de l'enterrer.

Hier, j'ai pu lui parler à travers un Plexiglas, un parloir, et jusqu'à maintenant elle va bien.

Quand je lis et j'entends tout ce qui se dit en ce moment sur la maladie et la mort, je distingue plusieurs sortes de discours. Ce qui me semble faire une différence c'est l'expérience personnelle de la maladie grave ou non.

Il y a 14 ans j'ai vécu une opération du coeur qui a mal tourné, SRAS, syndrome respiratoire aigu sévère et j'ai passé 10 jours intubée en réanimation. Les événements actuels ont réveillés des souvenirs pénibles. A l'époque j'avais écrit un journal de l'hôpital, avant et après ce séjour en réanimation. Je ne sais pas si ça répond à la proposition mais je vais recopier dans ce texte quelques passages de ce journal de l'année 2006.

Ce n'est pas ma mort demain, c'est « ma mort hier »

L'arrivée en réa
Me revienne des images du changement de service en réanimation, après m’avoir porté sur un brancard dans l’ascenseur ou il faisait très froid et j’entends : «  surtout qu’elle ne prenne pas froid », je me retrouve entourée de cinq à six personnes qui me lavent, sortent les draps, les changent, s’occupent de mon installation de façon très active, sans doute relient-ils les perfusions, je ne sais, je ne vois rien de ce qui se passe derrière le lit. Puis il n’y a plus que deux personnes qui finissent la toilette, qui s’aperçoivent que j’ai quelque chose sur le crâne derrière la tête, il faudrait la raser, oh non. Quelques remarques pendant tout ce temps contre l’autre service qui n’a pas fait ci ou ça et quelqu’un dit « vous n'auriez jamais du changer de service », comme si j’avais demandé quoi que ce soit. Enfin les deux dernières infirmières décident de ne pas me raser mais de me coiffer, de faire des petites nattes qui vont rester quelques jours, ce sont des gestes très gentils qui me renvoient à l’enfance lorsque ma mère me nattait les cheveux. En même temps j’ai le sentiment à ce moment là que ce sont des gestes désespérés pour faire croire que rien n’est perdu.

Le coma
J’ai entendu Pierre Guyotat à la radio parler de son dernier livre « Coma », je vais l’acheter…Cela m’a rappelé le souvenir de visions que j’ai eu en réa (déjà il parle du jus de fruit de marque « réa », et de réa la déesse…). Il m’est revenu des images de ces visions : des personnes presque toutes noires installées dans une salle de spectacle en pente, les corps nus ou peu habillés, allongées, enlacées comme les dieux dans des tableaux évoquant l’antiquité. Au fond de la scène ils étaient seuls et devant ils étaient plutôt en couple les femmes assises sur les genoux des hommes souvent et ils parlaient. Ils parlaient des malades, ils parlaient de madame E.(moi). Une femme revenait sans arrêt sur mon cas : pourquoi s’occupait-on tant de moi…. Cette vision a duré longtemps.
Ce qui est terrible pour moi maintenant c’est de distinguer la part d’hallucination et la part de ce qui a existé réellement, en l'écrivant je réalise à quel point j'étais droguée (morphine sans doute) et que ce sont des expériences d’états seconds. Ces longues heures pendant lesquelles je voyais l'éclairage blanc au dessus de mon lit sur lequel j'étais attachée. La lumière virait sur certaines zones au rouge, comme des vaisseaux sanguins, et elle me paraissait être reliée à l’intérieur de mon corps, donc à être un indice de mon état. J’ai vu effectivement le vert disparaître de ces lignes le jour ou l’infirmier m’a dit qu’on allait m’endormir et m’enlever le respirateur artificiel.

Après la sortie de l'hôpital

Ce matin on a fait l'amour, je suis assez insensible et loin de vrais orgasmes.
Je regarde les photos de manif sur les retraites, datant de 1995, affichées dans la chambre, elles me semblent familières mais aussi tout à fait dans le passé. Il y a une avant et un après pour mon corps. La souffrance, la mémoire de la souffrance est encore trop présente pour être dans le plaisir. C'est comme si mon corps m'avait trahi apportant la douleur et non le plaisir.
Je passe devant chez le marchand de fleurs, je regarde toutes ces fleurs, les couleurs multiples et puis soudain j'ai l'impression que si j'étais morte les fleurs seraient pareils, la rue, les mêmes gens à cet instant, sauf moi pour ressentir cela. Et je ne suis pas vraiment sûre d'être là. J'ai échappé à la mort mais chaque soir je pense que je peux mourir et que si je suis vivante demain matin c'est alors que je serais vraiment vivante et que je n'aurais plus de doute, mais ce n'est pas vrai, ça recommence le soir suivant. J'ai l'impression que je vais manquer d'oxygène.

Quand ils m'ont enlevé le tuyau qui apportait l'oxygène, j'ai eu peur, et puis non ça allait. Ils ont remis « des lunettes », c'est une arrivée d'oxygène directement dans le nez, ça m'a rassurée. Et plus tard, ils sont repassé et le médecin chef a dit : « Pourquoi vous lui mettez de l'oxygène, elle n'en a plus besoin ! »
Ils ont tout enlevé et effectivement je respirais sans mais j'avais toujours peur de manquer d'air. Régulièrement mes poumons sont oppressés...

Voilà on soigne l'escarre et c'est très long. Je suis chez les vivants, mais parfois les morts m'accompagnent. Souvent Alexandre, parfois René, c'est comme si je m'étais rapprochée d'eux, mais c'est aussi comme dans les mythes, je dois m'enfuir du monde des morts pour rejoindre vraiment celui des vivants.

Printemps, oiseaux, fleurs, la douceur de l'air. Je marche avec des béquilles, mais ça va s'arranger, n'est-ce pas ? L'infirmière est très sympa, elle ne cesse de me rassurer en me soignant consciencieusement. Je vais quitter bientôt ce deuil de moi même, car là parfois c'est ma propre mort qui m'envahit et qui m’empêche de jouir vraiment de la vie.

Ce qui me paraît le plus dur à traduire avec des mots et le plus important c’est l’expérience d’avoir frôlé la mort. Mais c’est surtout après cela ce sentiment de n’être plus vraiment du même monde que les vivants, peut-être se retrouver parmi les autres à l’état de fantôme, expérience très, très pénible mais aussi très fascinante car cette place que l’on croyait avoir dans le monde est radicalement mise en cause par ce sentiment. Les autres alors paraissent étrangers et lointains au point que même leur contact n’est pas sensible comme si j’étais devenu transparente et immatérielle.


Pas encore ! Encore pas !

Ce matin…

Dialogue avec un ami d’un ‘certain âge’…

Un autre ami d’un moins certain âge me livre ‘à chaud’ ceci :

Il me semble que repenser la mort revient à repenser la vie. Au lieu de l'interruption accidentelle, comme une erreur technique médicale, d'une accumulation, d'un entassement de plaisirs et de capitaux, il faudrait revoir la mort comme aboutissement et totalisation d'une vie douée de sens. Je vois deux idées : l'idée de la mort paysanne, qui s'inscrit dans un cycle et dans une continuité. Et une idée dont il me semble qu'elle appartient à André Gide, celle que la mort doit être "désespérée", c'est à dire après avoir vécu tous ses espoirs, ne plus rien avoir à attendre.
Mais il faudrait en revenir à toute la philosophie antique, à l'apprendre à mourir des grecs. Chose dont le christianisme, malgré Montaigne, nous a détourné.
Pour mon vécu personnel de la mort, je pense que j’aimerais mourir dans l'action. Je ne dis pas mourir jeune comme Achille, mais plutôt qu'à un certain âge il me semble que plutôt que vivre une lente décadence de son corps, si on a réussi à avoir l'impression de vivre ce que l'on voulait vivre et que l'on avait à vivre, il devient possible de prendre plus de risques pour des choses auxquelles l'on croit. Je me suis toujours dit que c'était absurde que ce soient les jeunes qui soient le plus dans la prise de risque politique, que les anarchistes espagnols qui se sacrifient aient 20 ans, alors que le sens du sacrifice serait bien plus logique pour quelqu’un de disons 75 ans. Mais il me semble qu'il y a quelque chose dans l'âge qui conduit à s'accrocher à la vie, à moins prendre de risque, et personnellement c'est contre cela que j'aimerai lutter. Être prudent aujourd'hui et téméraire dans mes vieux jours.

Je ne doute pas qu'il y ait toujours des choses auxquelles me consacrer.


"Sans qu'elle soit cachée !"

Née en 1921, tante Jeannine fête aujourd'hui ses 99 ans. Je l'ai appelée hier comme chaque jour depuis le 13 mars, date à laquelle elle a été privée de visites après que son jeune kiné espagnol a été suspecté d’avoir été contaminé.
Mes appels sont souvent faits de longues lectures que rend possible son exceptionnelle audition. Cette fois, je lui ai lu notre appel lamortcommeaprès et lui ai répété la dernière question :
« Tante Jeannine, comment aimeriez-vous vivre la mort ? » sur un mode qui attendait réponse. Celle-ci a fusé :

"Sans qu'elle soit cachée !".

"Qu'on m'aide à m'y préparer".

"Que les gens restent présents et fraternels. Que je les voie. Les gens ont, sans doute, parfois peur de la mort. Moi j'ai pas peur. J'aimerais que les gens n'aient pas peur de continuer à venir me voir, à être proche de moi. On a besoin de cette tendresse qui se manifeste par la proximité".

Puis elle conclut du tac au tac : " Ce n'est pas parole d'Evangile" ! prononcé de sorte à me laisser deviner son grand sourire.


Que reste-il après ?

Que reste-t-il de ce corps où chaque atome continue sa vie, du fait de ce mouvement interne qui dure depuis des milliards d'années ?

Que reste-t-il de ces assemblages d'atomes savamment dosés qui s'étaient construits par multiplication en partant de presque rien, en utilisant des corps simples ? Alors que l'instant d'après, la déconstruction s'opère, généralement pas préparée, non volontaire, trop souvent causée par un tiers.

Que reste-t-il de ces milliards d'échanges avec d'autres semblables ou non, bipèdes ou non, qui ont forgé le tissu de notre vécu, de notre pensée, qui ont permis d'échafauder d'autres visions et d'autres horizons. Nos atomes nous survivent, mais qu'en est-il de notre œuvre – comme le proposait Matthew Crawford dans Éloge du carburateur -, de ce que l'on laissera au monde : une empreinte, des souvenirs perpétués, transmis par nos proches. Actions, pensées, moments élevés au rang du souvenir, souvenir à entretenir comme une flamme qui ne devrait pas s'éteindre au temps qui passe.

Que reste-t-il des morts de ces derniers mois, que des équipes de soignants ont accompagnés jusqu'au bout. Il restera un immense gâchis du fait de la bêtise humaine. Mais en garderons nous longtemps le souvenir pour ne plus recommencer à s'égarer ?