Penser la technique aujourd'hui

FEUILLE TECHNOCRITIQUE

N° 020 de septembre 2026

Le jour où une IA m’a remplacé

Mai 2026. Je suis en charge, au nom de la Confédération paysanne, de la rédaction du communiqué de presse d’un regroupement de syndicats et d’associations de développement agricole, pour un salon de l’agriculture régional. Et je me frotte les mains : il n’y a pas vraiment d’actualité brûlante, je vais pouvoir y coller mes obsessions technocritiques !

Une petite intro pour rattacher ça à la « loi d’urgence agricole » dont on ne connaît pas encore précisément quelles horreurs elle contiendra, puis très vite une mise en contexte. Inscrire cette loi dans la continuité de ce qui se fait depuis l’après-guerre. Expliquer que l’intense promotion des nouvelles technologies agricoles ressemble beaucoup à celles qui ont imposé les technologies précédentes. Que la logique d’industrialisation reste la même, chaque loi qui se succède la radicalisant un peu plus. Transférer la valeur ajoutée des fermes vers les industries de l’amont et de l’aval, augmenter la capitalisation des fermes, préparer le terrain pour l’agriculture « de firmes ».

Je rappelle aussi que la dernière campagne présidentielle d’Emmanuel Macron avait pour programme agricole « Robotique, génétique, numérique ». Que de nouveaux marchés ont été ouverts pour les industriels des drones, que la France a voté pour la dérèglementation des nouveaux OGM et que les contrôles des aides PAC se font maintenant par satellite et intelligence artificielle. Promesses tenues !

Je dénonce ces orientations comme ne répondant à aucun des enjeux actuels : renouvellement des générations, adaptation au changement climatique, sortie des pesticides de synthèse, relocalisation, accès à une alimentation choisie en connaissance de cause.

Puis je termine en faisant appel à la société civile, expliquant qu’une « agriculture d’intérêt général » est l’affaire de tous. Plaidant pour que la notion de souveraineté alimentaire redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : le droit pour les peuples de choisir leur alimentation en connaissance de cause.

On revoit le texte collectivement avec la Conf et on arrive à quelque chose de très correct. Je n’ai pas oublié de mentionner les paysannes, mais sans recourir à l’écriture cabalistique.  Bien sûr, cela ne fera pas date dans l’histoire de la philosophie politique, mais c’est accrocheur et au format communiqué de presse. Mission accomplie.

Normalement, l’histoire aurait dû s’arrêter là. Le communiqué aurait dû être envoyé à la presse locale, qui ne l’aurait pas lu. Mais c’était sans compter sur l’initiative du salarié d’une des associations partenaire « d’adoucir le texte ». Et contrairement à moi, lui, vit avec son temps : il a donc bien sûr confié cette tâche à une IA, avant de l’envoyer.

Si la première version n’allait pas marquer l’histoire, la version finale, elle, me marquera. La situation de l’agriculture française devient finalement pas si mal. Les politiques publiques se mettent à répondre à des enjeux exprimés dans une langue de bois que, justement, je dénonçais. Des notions telles que « l’équité entre les parties-prenantes » apparaissent. La connaissance de cause devient la transparence et les paysannes ont disparu de l’histoire.

Nicolas D.

 

« Le manque d’eau global
dans les conditions du changement climatique »

Après cet été caniculaire de tous les records et une profonde déprime (en tant qu’amateur de jardin potager), il m’a bien fallu m’intéresser à la littérature scientifique récente sur le sujet. Quel sujet ? Il ne s’agit pas du réchauffement climatique en lui-même, mais de son effrayant compagnon : le manque de pluie, donc le manque d’eau et la menace absolue sur la persistance de toute forme de vie. Je me souviens d’étés « chauds » de mon enfance et de mon adolescence… ; il y avait au moins un orage « significatif » toutes les semaines, sauf pendant les célèbres années 1976 et 2003 ; et la température en Alsace n’avait jamais dépassé les 35 °C. Les 11 et 12 juillet 2026 : record absolu à Haguenau de 41 °C.

Regardons les courbes de distribution des précipitations « moyennes » de la plaine d’Alsace : lors des années 1960-1990, un maximum de précipitations en juillet-août avec 60 à 80 mm de pluie par mois ; en 2026, nous sommes en dessous de 50 mm combinés entre le 15 mai et le 15 août… Nous ne sommes plus à « 2°C de réchauffement moyen », mais à 300 % de réduction en potentialité de vie. La navigation sur le Rhin a été réduite à une jauge de 400 tonnes par péniche, alors que la jauge normale est de 1500 tonnes ; et la situation risque bien de s’aggraver par le fait que le débit estival du Rhin provient de la fonte des glaces… qui disparaissent parce qu’il ne neige (presque plus). On peut traverser le Rhin en certains endroits… à pied.

Voici un résumé d’un article scientifique (Lorenzo Rosa, Matteo Sangiorgio, Nature Communications, 2025, volume 16, article 1192) qui peut nous apprendre beaucoup de choses sur la réalité du désastre et en même temps sur le « scientisme » ambiant à ce sujet. Il s’agit d’un article de simulation numérique visant à prédire l’évolution du manque d’eau au niveau planétaire dans le contexte d’un changement climatique impliquant soit 1,5 °C, soit 3°C de réchauffement « moyen ». Le déficit d’eau « moyen » est la différence entre la quantité d’eau disponible et la quantité d’eau utilisée par unité de surface (définie avec une résolution de quelques km² !). Les simulations prédisent une aggravation assez modérée du déficit global en eau : +5,8 % dans le scénario optimiste du « +1,5 C » et +14,7% dans le scénario pessimiste du « +3,0 C ». En dehors de ces projections très gérables aux yeux du « technocrate , il y a quand même un fait exposé dont la portée « humaine » est fortement sous-estimée dans l’article : le déficit d’eau risque d’affecter essentiellement le bassin « Indus-Gange-Brahmapoutre » et la Chine centrale… autrement dit les régions les plus densément peuplées de la planète.

Bien sûr, il faut accorder un crédit très limité à ces projections basées sur des modèles « linéaires » face à l’augmentation de température. Car ses impacts sont non linéaires et aléatoires : forts effets potentiels malgré des perturbations faibles à priori… Mais le message fondamental de l’article résumé ne doit pas être restreint à ce futurisme prédictif… Il faudrait réagir en fonction de son message essentiel et objectif, non pas basé sur des modèles mais sur la réalité objective : le déficit en eau actuel est déjà de 457,9 km3 par an ! Qu’est-ce que cela veut dire ? La terre étant peuplée d’environ 8 milliards d’humains, aujourd’hui chaque terrien humain consomme alors 60 L d’eau de plus par an qu’il ne devrait le faire pour que l’équilibre hydrique soit assuré. Mais qu’en sera-t-il de la qualité de l’eau et de la quantité disponible « localement », dans le futur ?

Le problème évident du manque global d’eau devrait devenir le point d’attaque central de toute réflexion/lutte concernant le solutionnisme technologique face aux problèmes complexes du monde contemporain.

Vincent B.