
Penser la technique aujourd'hui
FEUILLE TECHNOCRITIQUE
N° 019 de juin 2026
Double faillite
Concernant le nucléaire nous sommes amenés à constater une double faillite, à la fois celle du nucléaire mais aussi celle du mouvement antinucléaire. Cependant si en cas de faillite du nucléaire on peut toujours trouver de l’argent pour le maintenir - la dépense c’est le nerf de la guerre en culture productiviste - ce n’est pas le cas d’un mouvement antinucléaire en faillite.
Nous nous souvenons de cette époque où l’on pouvait mobiliser entre 60 et 80 000 personnes à Malville en 1977 contre le surgénérateur « Phénix » ; sans doute l’époque y joua-t-elle un rôle, une époque où les gens se mobilisaient….
Nous nous souvenons aussi lorsque nous étions au Comité Stop Nogent, des thèses sur l’arrêt immédiat. Nous pouvions à ce moment-là (entre 1997 et au début du XXIème siècle) arrêter immédiatement le nucléaire en recourant aux centrales au charbon, au gaz et au renouvelable. Le nucléaire étant marginal dans la consommation finale d’énergie dans le monde (2%) il n’y aurait pas eu plus d’émissions de gaz à effet de serre, d’autant plus que la cause de ceux-ci réside dans une culture productiviste plus que dans une technique. Malheureusement si de nombreux groupes soutenaient cette proposition, le RSDN(1) était contre, au nom du renouvelable et d’un arrêt en 10 ou 20 ans, c’est à dire aux calendes grecques. Et cette position a tenu jusqu’à aujourd’hui. De notre côté - à partir de 2010 - il a bien fallu se rendre à l’évidence que l’arrêt immédiat sans rupture culturelle n’était plus possible une fois quasiment toutes les centrales au charbon arrêtées. Il aurait manqué en fait 40 % d’électricité en 2012 en cas d’arrêt immédiat. La seule solution restait de faire la décroissance, autrement dit une rupture culturelle pour y arriver, ce qui ne faisait que compliquer et retarder l’échéance !
Nous avions eu une fenêtre de tir importante durant environ une dizaine d’années qui aurait peut-être permis de convaincre des élus de soutenir cette position, mais le représentant officiel de la lutte antinucléaire en France c’était le RSDN, pas le Comité Stop Nogent.
Plus tard quelle ne fut notre surprise de voir le RSDN qui s’opposait au recours au fossile pour l’arrêt du nucléaire en France, soutenir l’Allemagne qui a arrêté son nucléaire en recourant au renouvelable, mais aussi au charbon ! Certes il ne s’agissait pas d’arrêt immédiat, mais la méthode était la même que celle proposée par le Comité Stop Nogent. Ainsi, le RSDN n’avait eu de cesse de s’opposer à la proposition du Comité Stop Nogent, mais l’acceptait en Allemagne ! Est-ce que la faillite du mouvement antinucléaire n’a pas commencé à partir de cette contradiction ?
Jean-Luc Pasquinet
1) RSDN : Réseau Sortir du nucléaire
Géo-ingénierie : vers une stratégie du choc ?
La géo-ingénierie recouvre les techniques visant à « gérer le système Terre » en vue de contrôler le climat, à travers la capture et le stockage du CO2, le forçage des puits de carbone naturels et le voilement du rayonnement solaire. Ces projets prétendent résoudre des questions vitales pour notre espèce et mobilisent des investissements gigantesques. Pourtant, malgré l’ampleur de leurs ambitions, ils paraissent peu médiatisés.
On peut estimer que cette relative discrétion s’inscrit dans une stratégie du choc, à laquelle il convient de se préparer.
Pour rappel, la « stratégie du choc » consiste à exploiter les peurs que provoque une catastrophe (une guerre, un attentat…) pour faire passer des décisions qui en temps normal auraient suscité une trop forte opposition. Naomi Klein avait notamment illustré ce sujet avec les coups d’état militaires en Amérique du Sud.
Trois indices qui suggèrent une stratégie du choc
En analysant les circonstances qui entourent la géo-ingénierie, on peut en effet prédire que leurs promoteurs vont privilégier une stratégie du choc.
D’abord, ces projets sont d’une telle démesure et porteurs de risques tellement élevés qu’ils seraient rapidement écartés dans une délibération par temps calme. La réaction spontanée est celle du rejet. Allez convaincre avec des arguments rationnels que ce serait une super idée de construire entre le Soleil et la Terre un parasol qui aurait la taille du Brésil… Il s’agit pourtant d’un projet réel porté par la Planetary Sunshade Foundation.
Ensuite, les techniques explorées n’ont pas atteint le seuil de maturité permettant de rassurer par la preuve. L’entreprise suisse Climeworks avait ainsi promis d’être capable en 2025 d’aspirer 400 millions de tonnes de C02 par an dans l’atmosphère. Elle a péniblement atteint 2400 tonnes(2) …
Enfin, une stratégie du choc a besoin d’une catastrophe (préméditée ou pas) pour rendre acceptables ses propositions, or les évolutions climatiques en garantissent la pleine disponibilité… Il est prévisible que les promoteurs de la géo-ingénierie intègrent l’exploitation de ce potentiel pour jouer leur partie.
L’hypothèse de ce choix stratégique paraît donc assez fondée.
Comment s’opposer à cette stratégie ?
Le succès d’une stratégie du choc est lié à l’abaissement du seuil d’acceptabilité des solutions proposées. C’est ce mécanisme qu’il faut enrayer.
Pour abaisser le seuil d’acceptabilité, trois ingrédients doivent être réunis : une situation de crise exceptionnelle qui pousse à agir vite ; des solutions suffisamment nouvelles pour que le regard critique n’ait pas pu encore s’exercer ; une absence d’alternatives.
Etant donné qu’on ne pourra pas empêcher la survenue d’une catastrophe climatique, c’est sur les points 2 et 3 que l’action pourrait s’organiser :
- Faire connaître et dénoncer les projets de géo-ingénierie afin de développer les anticorps critiques. Il s’agit d’en montrer la démesure, les risques, l’immaturité technique ;
- Elaborer et formuler les réponses aux arguments des promoteurs de la géo-ingénierie et mettre à jour les motifs véritables de ces projets (continuer à émettre) ;
- Bâtir des scénarios alternatifs à opposer aux propositions de géo-ingénierie, pour élargir le champ des possibles, et éviter le choix obligé du pire.
Michel Perrault
2) https://usbeketrica.com/fr/article/la-start-up-climeworks-ne-capture-pas-assez-de-carbone-pour-compenser-ses-propres-emissions