Penser la technique aujourd'hui

FEUILLE TECHNOCRITIQUE

N° 018 de mars 2026

Chat Gpt aurait voulu être un artiste

Nous pouvons écouter, lire et voir de plus en plus souvent des productions "réalisées" par ce que nous nommons « intelligence artificielle ».

On peut se dire artiste près avoir sollicité chatgpt qui réalise alors des mélanges à partir de ce qui existe déjà sur la toile. Ce qui est toujours positif avec le numérique et son usage émerveillé, c'est qu'il nous permet à chaque de fois de nous interroger sur la profonde différence de nature entre sapiens et la machine. En l’occurrence : qu'est-ce qui fait un artiste ? Qu'est ce qui fait une œuvre d'art ?

Est-ce réagir mécaniquement et promptement sur un clavier tel un pantin animé par chat Gepetto ? (Gepetto qui signifie « dieu augmente » en italien) Pour considérer la production de chatgpt comme une œuvre ne faut-il pas considérer avant tout que seul le résultat compte ? Une fois le produit obtenu, on acquiert en effet le statut et l'identité d'artiste, et l’œuvre peut s’échanger sur le marché. On obtient une œuvre par imitation, fabrication d'un similaire et au bout de la chaîne un artiste virtuel. Mais qu'est-ce qu'une œuvre qui ne fait pas aussi l'artiste ?

Le chemin intime, personnel, affectif, sensoriel, historique, philosophique, éthique de celui qui crée n’est-il pas l’expérience de tout un être qui le modifie, distinct du résultat, même si ce résultat existe et peut être partagé avec d’autres ? Qu'est-ce qu'une œuvre sans cette expérience vécue qui en fait la sincérité et qui ne contiendrait pas les doutes, les questions, les explorations des multiples dimensions de la vie ? On pourrait ici rappeler ce dialogue du Talmud : à un élève qui lui affirmait avoir traversé 3 fois le Talmud, un rabbin questionna l’élève ainsi : « tu as traversé 3 fois le Talmud mais le Talmud t-a-t-il traversé ? »

Ce que l'on obtient par pixel sur la surface lisse de l'écran après pillage d’œuvres véritables n'est-il pas un simulacre ?

Ne faut-il pas avoir perdu le goût de faire les choses par soi-même, le plaisir des sens, du toucher, celui du papier, de la texture des matières, de la peinture, de la production de notes, le goût de la découverte, de la surprise, de l’impromptu pour considérer qu’un prompt fabrique des œuvres ? Et pour ne pas être heurté par ce résultat qui caricature l'artiste et l'art ? Quel sens cela aurait-il eu pour Rodin de remplacer son atelier et le modelage de la matière par des doigts courants sur un ordi ?

D'un autre côté, quelles sont les qualités nécessaires pour rédiger un prompt ? Ne sont-elles pas celles du marché et du conformisme ? Celles que tout le monde expérimente au travail ou dans notre monde à l'imaginaire et l’esthétique disciplinés par la pub et les séries ? : l’obéissance, l’adaptation pour être adopté, se plier à la machine, ne plus penser mais fonctionner comme elle. 

C’est un art sans personne, sans la singularité de l'artiste qui selon Cocteau tient à ses « défauts » : « Ce qu'on te reproche, cultive-le, c'est toi ». Ne se sent-on pas imposteur de s’attribuer une œuvre sans y avoir participé d'aucune façon ? N'est-ce pas réduire son âme à un amas de données ? N'est-ce pas vivre d’images, de stéréotypes, figé dans une posture, dans une carte postale ? Est-ce ainsi que l'on crée en « faisant » l’artiste ? Serait-on encore touché par cette phrase de Nietzsche : " de tous les écrits, je n'aime que ceux qu'on trace avec son propre sang. Écris avec du sang et tu apprendras que le sang est esprit".

Serge E.

Conscience du mouvement ?

Posons-nous sur un banc, sans bouger, sans penser. Voyons-nous respirer, faire circuler notre sang grâce à notre cœur, nous agiter de mille pensées, gargouiller car l’heure de la soupe approche…

Puis imaginons l’invisible, le plus petit hors d’atteinte de notre vue et même des moyens techniques les plus sophistiqués. Tout est mouvement car, depuis l’instant zéro il y a quelques milliards d’années, a été « créé » un monde de chaos, et partant dans toutes les directions, des particules élémentaires – chacune associée à une onde. Tout cela étant mouvement ; tout cela étant énergie. En fonction des conditions locales, à chaque partie de l’univers, des assemblages, des regroupements ont donné progressivement […], les premiers atomes, des molécules, […] les chaines de la vie animale et humaine, voire d’autres insoupçonnées à ce jour. Un tâtonnement, un « hasard » pour construire ce vaste milieu dans lequel nous sommes. Ce mouvement originel au plus petit de nous, est toujours là.

Même lorsque l’on regarde un mur, il nous semble statique. On oublie toujours qu’à l’échelle la plus petite, toute particule élémentaire le constituant est en mouvement - un mouvement endogène venu de la nuit des temps.

Des humains ont voulu modeler, contrôler, créer, canaliser (motivé par un souci d’efficacité à des fins diverses, sociale, sécuritaire, économique…) une autre sorte de mouvement qui se rajoute. Un mouvement alors créé pour nous transporter, nous éviter de penser, nous rendre la vie « plus pratique »…, sous prétexte du rouleau compresseur du progrès. Nous bougeons plus vite en patinette le corps raide comme un piquet, dans un train à grande vitesse les jambes pliées ou allongées, en fusée ou avion de chasse avec des combinaisons anti G pour supporter, et peut-être bientôt en voiture autonome et électrique où, hue cocotte suffira à rentrer à l’écurie tout en fermant les yeux... Est-ce notre enveloppe charnelle qui bouge ou bien la fait-on bouger ?

En complément le moindre écran, vecteur de l’information, nous met en relation avec le monde à distance, réduisant à une peau de chagrin nos mouvements physiques – un mouvement de poignet pour un clic ou le déplacement du curseur de la souris interface, un doigt qui pointe, qui glisse, des doigts qui s’agitent pour aligner des symboles… Des logiciels pratiques s’offrent à nous qui réduisent notre réflexion, diminuent nos gesticulations neuronales et l’effervescence de la chaine « inconscient-conscient ». Des logiciels qui manipulent notre « cerveau », qui créent des rails de pensée alors que notre cerveau est là pour vagabonder, être libre tout en prenant conscience de la liberté des autres. Une soumission à des flux incessants ne nous laissant plus le temps de penser entre deux événements, deux bips. Est-ce notre pensée qui est en mouvement où, celle qui comme un coucou a pris sa place ?

Parodions le slogan d'une eau minérale « Bouger, éliminer » ; celui-ci ne devrait-il pas aussi s’appliquer à notre corps, à notre cerveau - son contenu. Ne plus être sur des machines à vibration qui ne font pas fondre nos masses adipeuses, bien au contraire… Ne plus être dans les vagues chaotiques et incessantes de l’information qui a pour vocation le « sensationnel » croissant afin de nous écarter du fondamental et du geste le plus simple.

En conclusion, ne confondons plus le mouvement originel, avec celui dû à notre capacité propre et le mouvement imposé par la Mégamachine. Alors c’est quoi votre mouvement préféré à cultiver ?

Ch. L.