
Penser la technique aujourd'hui
FEUILLE TECHNOCRITIQUE
N° 017 de janvier 2026
L’été silencieux
Au nord de Nîmes, les gorges du Gardon représentent sur une trentaine de kilomètres environ une zone préservée sans habitation, ni voies de communication les traversant. La présence humaine se limite aux randonneurs se promenant le long de la rivière tandis qu’une végétation typiquement méditer-ranéenne en occupe les flancs : chênes vert, pins d’Alep, figuiers de barbarie. Y prospèrent également des espèces animales menacées partout ailleurs : des reptiles dans la rocaille, des batraciens près de l’eau, des oiseaux planant dans les airs. J’avais parcouru cet espace il y a une quarantaine d’années avec comme dernier souvenir le concert de cigales assourdissant qui avait accompagné ma randonnée. Cela se répondait d’un versant à l’autre, stridences que mon passage ne perturbait aucunement. Au pied d’une falaise j’avais presque dû me boucher les oreilles tant ces males explosaient de désir. J’étais arrivé au bout de la randonnée un peu étourdi par les décibels mais rassuré par cette nature restée sauvage et vivante.
Cet été, je suis retourné dans ces lieux et, à ma grande surprise, l’endroit était silencieux. Seul le clapotis de l’eau se faisait parfois entendre. J’ai d’abord pensé être dans un endroit déserté par les insectes mais, au fur et mesure de mon avancée, je n’entendis rien. Aucun male n’appelait sa femelle en pleine saison des amours. Je vis des grenouilles s’ébattre au bord de l’eau, des rapaces tournoyer dans le ciel tandis que d’autres oiseaux se rafraichissaient dans la rivière. Qu’arrivait-il aux cigales, symboles de l’été dans le Sud ? Un article de Reporterre m’apporta la réponse. Les insectes avaient eu trop chaud. Au-delà de 36-37 degrés centigrades, ces petites bêtes subissent en effet un stress thermique qui ne leur permet plus de ‘cymbaliser’, un peu comme un humain rendu inerte par la chaleur quand la température extérieure dépasse sa température corporelle. Il en résultait un décalage saisonnier dans le cycle de reproduction, un raccourcissement drastique de la saison des amours ainsi qu’une nouvelle répartition géographique de l’espèce qui aura tendance à remonter vers le nord tout en gagnant de l’altitude.
J’ai aussitôt pensé au livre le Printemps Silencieux de la biologiste Rachel Carson qui constatait en 1962 la raréfaction des oiseaux suite à l’usage des pesticides en particulier du DDT dans l’agriculture. En 2025 c’est l’été qui est devenu silencieux dans le sud de la France dans une zone préservée de toute activité humaine mais subissant les dérèglements climatiques comme tous les autres lieux de la planète. Le plus frappant pour moi fut de constater la rapidité du processus. Une petite quarantaine d’années à peine avaient suffi à perturber les cycles immémoriaux d’une espèce ayant survécu aux catastrophes terrestres antérieures. J’étais préparé à la raréfaction des insectes, disposé à ne plus entendre de chants aussi intenses qu’autrefois mais certainement pas à me trouver face à ce silence total. Passée la surprise initiale je me suis demandé quelles plantes, quelles espèces allient à leur tour se raréfier voire disparaître dans les prochaines années. Cet été silencieux ne présageait rien de bon mais il était sans doute trop localisé pour attirer l’attention. Le livre de Rachel Carson avait débouché sur l’interdiction du DDT. Il n’est pas certain que ce nouvelle saison silencieuse débouche sur quoi que ce soit sinon une nostalgie teintée d’impuissance.
Rémy B.
L'IA et l'ère du mensonge
Il y a quelques semaines, un YouTuber américain a fait parler de lui en France, et particulièrement chez nos amis normands car, après avoir vu une photo du Mont Saint Michel avec des brebis broutant paisiblement devant, il se refusait à croire que cet endroit... existe réellement. Cette incrédulité pourrait nous faire rire et nous convaincre que ces américains sont décidément bien stupides (et oui, on a le droit de ne pas connaître le Mont Saint Michel ; qui en Europe, après tout, connaît le Painted Desert en Arizona ?). Il faut nous pencher un peu plus sur son argument pour comprendre que nous sommes face à quelque chose de bien plus sérieux et grave. Notre ami américain a en effet cru que cette photo avait été générée par une IA. Et c'est justement là que le problème devient intéressant.
Cela fait maintenant un an ou deux que l'on voit de telles images générées par une IA un peu partout sur la toile. Prenons deux exemples qui m'ont particulièrement frappé. Le premier est une photo composée de plusieurs vignettes illustrant un article relayant la découverte d'une grotte ornée paléolithique en Espagne. Pour quiconque connaît un peu l'art pariétal européen de cette période, les peintures présentées dans les vignettes paraissaient étranges, surtout les empreintes de mains comportant quatre doigts pour une, six doigts dont un plié sur le côté pour une autre... Des animaux sur une autre paroi ne correspondaient à aucun style de cette période. En observant tous ces détails, ainsi que le graphisme, on finit par se rendre compte que ces photos illustrant une belle découverte ne sont que de fausses images générées par une IA.
Prenons un autre exemple, une reconstitution faciale d'une jeune femme du Néolithique. On a pu voir circuler un visage trop parfait, trop beau, trop conforme à nos critères de beauté féminine. Il s'agit là encore d'une image réalisée par une IA. Le modèle réel, la reconstitution scientifique, si on peut dire, est quelque peu différent, et cette femme, avec une mâchoire carrée, sort subitement de nos critères de beauté.
Dans ces deux cas l'image ment. La première, loin d'ouvrir à des non-connaisseurs un nouvel univers, l'enferme dans des clichés et refuse de lui montrer la réalité. C'est un mépris envers ceux qui regardent l'image, mais aussi envers les artistes auteurs des fresques. La deuxième image, une version enjolivée et « perfectionnée » d'une femme, lisse et cache la réalité d'une époque - les gens n'étaient pas forcément comme nous voudrions qu'ils soient - pour la rendre conforme à la nôtre. Ces versions idéalisées de la réalité nous ferment à l'inattendu et à l'altérité, sans parler que présenter un faux portrait n'est pas rendre justice à la personne représentée, fût-elle décédée il y a plusieurs millénaires - cela serait encore plus problématique s'il s'agissait d'un de nos contemporains. Une explication pour de tels images idéalisées serait à chercher du côté des algorithmes : un portrait parfait (selon nos standards) générera plus de « like » qu'un portrait disgracieux à nos yeux. On voit qu'un technique (l'IA), lié à un système économique, a une incidence sur la réalité qu'on perçoit.
Pour en revenir à notre internaute américain, sa réaction de doute est une réaction saine face au monde que l'IA fait advenir : nous ne pouvons plus croire en ce que nous voyons. C'est un monde de soupçon généralisé. Nous n'avons plus besoin d'un gouvernement pour effacer certaines personnes de photos officielles comme au temps de Staline ou en Corée du Nord et créer une réalité alternative, les entrepreneurs de la Silicon Valley qui règnent sur le « monde libre » sont bien plus efficaces. Et cela n'est pas pour notre bien.
Sylvain R.