
Penser la technique aujourd'hui
FEUILLE TECHNOCRITIQUE
N° 016 de décembre 2025
Les techniques douces (Low Tech) existent-elles ?
D’après Lewis Mumford, la technique démocratique (ou « Low Tech ») désigne « une méthode de production à l’échelle réduite, reposant principalement sur la compétence humaine et l’énergie animale, mais toujours activement dirigée par l’artisan ou l’agriculteur » à la différence des techniques autoritaires (High Tech) qui sont dominées par un contrôle politique centralisé : la bureaucratie cette « technique invisible », rassemblant des activités « à une échelle monumentale dans une sorte de nouvelle organisation de masse à la fois théologique et technique ». (Technique autoritaire et technique démocratique, Lewis Mumford, p.10 à 12, éd. La lenteur, 2021, 1964 pour la première édition).
Philippe Bihouix, reprend cette définition d’une Low Tech comme outil d’une société conviviale où l’homme contrôle l’outil, et il y rajoute la notion de modestie. (Philippe Bihouix, l’âge des Low Tech, éd. Seuil)
Dans ces conditions on est en droit de se demander s’il existe des Low Tech actuellement, entendues comme des outils contrôlés par l’homme (entendu comme société) dans un monde plus humble et convivial.
Si on définit la mégamachine comme une organisation bureaucratique autant que monumentale ou encore par le concept de productivisme (=produire pour produire), pourrait-on affirmer que les Low Tech existent puisque les conditions sociétales ne sont pas réunies ?
Mais alors pourraient-elles exister un jour ? Oui mais ce sera aux gens de ce futur d’en décider, dans un cadre post-croissance où ce sont les hommes qui dirigent la production, puisque le fondement des Low Tech est démocratique.
Et pourtant on entend parler de Low Tech comme des expériences de rupture à l’intérieur du système technicien actuel : est-ce possible ?
Ne s’agit-il pas plutôt de « niches » à l’intérieur du monde de la High Tech ? et il n’y aurait rien de plus normal qu’il en soit ainsi puisque la rupture culturelle désirée doit être d’abord culturo-centrée et pas techno-centrée (cf le techno solutionnisme) ?
On pourrait citer les éoliennes en apparence douces, mais dans une société où l’on est obligé de se connecter au réseau de la Mégamachine peut-on vraiment parler de technique douce ? Et qui les a conçues ? Et comment on les a fabriquées ?
Il reste les éoliennes domestiques, avec des pales en bois conçues par les utilisateurs, mais contenant encore des pièces de rotor conçues industriellement. On se rapproche d’une technique douce… car l’outil est presque totalement dominé par la société.
En conclusion il s’agit à la fois de normes et de valeurs autant que de la façon de décider de celles-ci. Fondamentalement on doit trouver au départ la modestie, le refus de la démesure, la norme des normes pour que les Low Tech puissent exister. On ne peut pas imaginer une démocratie directe dominée par des valeurs productivistes. Dans ces conditions les Low Tech n’existent pas encore, mais leur précieuse conceptualisation oui.
Jean-Luc P.
Duo dingo ?
De plus en plus, nous utilisons quotidiennement des applications sur nos téléphones portables. Ce sont plus que des aides pratiques ou fonctionnelles. Ce sont de véritables mondes qui se substituent au nôtre. Et cela n'est pas anodin. En fréquentant plusieurs fois par jour une appli, on s'applique à nous-mêmes la vision du monde qu'elle propage. En effet, que nécessite l'utilisation d'une application sinon notre obéissance ? Cliquer est la réaction. Et souvent le plus rapidement possible. Mettre des codes. Remplir des cases. Souvent rien de plus. Obéir mécaniquement en faisant fi de nos qualités de sapiens.
Passée la première porte, nous sommes obligés de penser comme l'appli, car avec elle pas de dialogue : c'est bon ou c'est pas bon. On se conforme. On se plie à son monde standard fabriqué pour tous et pour personne par des start-up prêtes à tout pour capter notre attention quitte à nous la voler. On est réceptif mais captif. On croit agir alors qu'on ne fait que réagir de façon réflexe. On ne conteste jamais une appli. On lui obéit plus facilement qu'à un prof.
Il est, en effet, une application d'apprentis-sage de langues qui n'hésitera pas dès le matin à vous rappeler à votre devoir d'abonné, par l'envoi- les plus ludiques possibles-de notifications. Ce qu'on ne te tolère plus chez les humains, on l'apprécie chez la machine. L'arbitraire de la technique qui nous presse, hypnotise le sapiens que nous sommes encore. Rapidement l'on s'adapte à cet univers de bons et de mauvais points. Cette application de langue qui reprend l'univers des jeux vidéo fait passer au second plan l’apprentissage. Fascinés que nous sommes par nos propres performances nous agissons plus pour améliorer nos stats que par goût d'apprendre. Des points sont accordés pour chaque bonne réponse, les clics les plus rapides et la fréquentation la plus régulière.
L'apprentissage de la langue cède la place à la compétition avec les autres et avec nous-mêmes.
Car comment apprend-on sur ce type d'appli? On remplit une suite de QCM. On choisit une bonne réponse parmi une liste, comme dans un jeu télévisé. On apprend hors contexte. C'est une réponse isolée pour personne isolée. Les bonnes et les mauvaises réponses ne sont pas expliquées. Hors monde, hors sol et sans la culture à laquelle la langue appartient. Langue qui n'est pas seulement un code mais qui émane d'un monde situé, d’une histoire, d’un territoire. La langue parle le territoire qui, lui, s’exprime à travers elle. Elle ne vient pas du pays d'internet et des algorithmes.
Et comment, à la différence, sapiens apprenait-il hier encore? Sapiens ne tient qu'à un fil : il apprend par tissage de liens: avec son prof qui lui communique son enthousiasme, son goût de découvrir. Sapiens invente ses propres moyens mnémotechniques en rapport avec son histoire.
On peut aussi apprendre par passion et non pas mû par le devoir de se connecter ou l'envie de dépasser son score. On peut même apprendre une langue par ses poètes, ses écrivains, ses chanteurs, ses philosophes et non pour maîtriser un code de plus qui nous permettra de prendre l'avion encore plus loin et d'y louer un énième Airbnb.
Ces applications, où l’on apprend tel une IA par réflexe conditionné, nous aménagent un monde mécanique. Avec elles nous sommes sûrs d'apprendre une chose : obéir aveuglément en mettant de côté notre esprit pour fonctionner en toute fluidité. On s'ingurgite un monde qui ressemble de plus en plus au nôtre : celui de la discipline par le fun.
Somme toute le Robert était par avance clairvoyant lorsqu'il a défini le mot application comme suit : « action de mettre une chose sur une autre de manière qu'elle la recouvre et y adhère ». Mais en définitive c’est nous qui y adhérons sans recul et sans retenue.
Serge E.