
Penser la technique aujourd'hui
FEUILLE TECHNOCRITIQUE
N° 010 d'avril 2025
Les brevets sur le vivant : mythe ou réalité ?
D’abord, qu’est-ce qu’un brevet ? C’est une garantie de monopole. Elle est limitée dans l’espace (par le territoire de l’État qui garantit) et dans le temps (20 ans). La limite dans le temps est motivée par la volonté de faire profiter des « bienfaits du Progrès » à tout le monde après la fin de la durée du brevet, tout en garantissant un monopole au titulaire du brevet. L’idée originale était de protéger le petit inventeur contre le gros prédateur. Je vais essayer de justifier que, depuis, c’est plutôt le gros qui peut contraindre le petit. La seconde idée était que le progrès scientifique et technique constituait le Progrès (moral et aussi de consommation génératrice de croissance !). Depuis le XIXe, nous avons appris à distinguer les différentes facettes du Progrès, même si certains (que j’appelle progressistes) n’y arrivent toujours pas. Invoquer « le Progrès » pour nous dire que nous ne l’arrêterons pas est idiot et nuisible. Idiot car si c’était si évident, pourquoi nous le dire ? Idiot aussi parce que si c’est vrai, alors l’action politique n’arrivera à rien d’autre que ce qui est prédestiné (dans les tables de la loi?). Nuisible car il suppose implicitement que l’Histoire aurait un sens et que ce sens nous amènerait inéluctablement au Bien. Pour certains, c’est la dictature du Prolétariat qui me fait autant peur que celle d’une religion ou d’une élite quelconque. Cette eschatologie laïque est une forme de religion dont les grand-prêtres sont ceux qui la professent (et qui sont pourtant très laïcs).
Ceci posé, parce le brevet est une garantie de monopole, la question est son étendue. Imaginons que j’ai un brevet sur une machine à faire friser le persil. Si mon voisin fait une machine sur le même principe, l’État considérera que mon voisin a contrefait mon invention. Par contre si le mode de fonctionnement de la machine de mon voisin est différent, il n’est pas contrefacteur. On comprend bien avec les machines où l’imitateur a une intention de profiter de l’activité inventive.
Les lecteurs de la feuille technocritique savent que que les êtres vivants ne sont pas des machines. Hélas, le droit des brevets supposant une vision totalement mécaniste du vivant, les législateurs (EUA en 1970 puis Europe en 1998) ont accepté d’accorder des brevets sur des éléments génétiques de tout organisme (microorganisme, végétal ou animal). Au début c’était une bactérie génétiquement modifiée pour digérer le pétrole des marées noires (qui sont une conséquence du transport de pétrole), puis des organismes pluricellulaires, puis des végétaux et des animaux. Une entreprise américaine avait déposé un brevet sur un gène de tolérance au Roundup. Puis elle a fabriqué des plantes auxquelles elle avait mis ce gène. Ce sont les premiers Organismes génétiquement modifiés (OGM) qui sont donc gorgés d’herbicide Roundup puisqu’ils y résistent. L’autre type d’OGM est celui de plantes fabriquées pour produire une molécule insecticide. Ces deux types représentent 99,9 % des OGM vendus dans le monde. On peut donc bien dire que les OGM sont des plantes à pesticides.
Olivier Leduc.
Attention à la marche
Mon enfant ne répète plus « je m’ennuie » lorsque nous marchons ensemble de la maison au centre de loisirs ou d’autres lieux proches. Le jeu de chercher sur les autres passants un sac à dos de la marque qu’il a choisie le rend observateur et animé. Je participe avec bonne grâce, même si le sentiment d’uniformité profonde derrière une diversité apparente de couleurs et de formes atténue mon plaisir du jeu. J’ai proposé d’acquérir une autre marque, moins répandue, qu’il lui resterait à choisir. Il a refusé avec raison, cette quête mineure devant être close -dès que nous en aurons les moyens- par un achat.
Je crains que compter une espèce d’arbre ou d’oiseau ne l’intéresserait pas autant. Pourtant sa passion pour la nature s’exprime bien dans son intérêt pour les animaux de compagnie, et les plus visibles dans l’espace publique, les chiens. J’ai également remarqué qu’il aimait, de concert avec son meilleur ami, repérer les pyrochores, ces insectes communément appelés gendarmes. Ils les prennent dans leurs mains, c’est un geste préliminaire à la domestication, et envisagent de les élever.
Laissons de côté pour l’instant les oiseaux qui font partie du bain sonore encore plus que du paysage par leurs cris et leurs chants, pour ceux qui ont la chance de les entendre. Les plantes qui ne se meuvent pas attirent logiquement elles-aussi moins les regards investigateurs. Pourtant leur vie sans cesse changeante, bois ou racines au repos, pousses et bourgeons timides, feuilles épanouies, floraisons magnifiques, fruits juteux et graines séchées, procure des énigmes valables. Un jeu consistant à reconnaître leur espèce serait aussi amusant que celui d’identifier la marque d’un produit. Si seulement les plantes qui l’accompagnent à leur manière dans ses déplacements acquéraient autant d’intimité avec l’enfant que le sac sur ses épaules ! Ne faudrait-il pas pour cela lui faire davantage toucher, sentir, goûter, absorber et soigner ces voisines plutôt que les considérer comme élément d’un décor anodin ?
Mais au fait, est-il ennuyeux de marcher ? Entre tapis roulant et parcours de santé, il serait effectivement bon d’en discuter. Pourquoi la science-fiction a si fréquemment ôté la marche à ses personnages en juchant leurs corps sur des engins roulants, volants, tourbillonnants mais toujours mus par une énergie autre que celle de leurs jambes ? Est-il plus excitant de commander des machines pour nous déplacer que de le faire par nous-mêmes, au point que marcher doit être justifié par un impératif de santé, et si possible mesuré par un bracelet électronique qui compte les pas ? Il semble que l’ennui de marcher vient aussi des plans connectés sur smartphones, selon lesquels il s’agit de relier un point A à un point B sans se préoccuper de ce qu’il y a entre autrement que sous la forme d’obstacle, ou de distance à parcourir associée à un temps … perdu (?). Observer les infimes variations du paysage, surtout familier, est pourtant constitutif de tout déplacement. Sinon en effet, autant se téléporter, ou utiliser une bulle étanche, pour oublier que l’on vit dans un lieu et à un moment précis, avec d’autres êtres vivants, dont beaucoup sont humains. Cet « ennui » bien particulier qu’éprouvent nos contemporains à marcher s’atténuant devant leurs écrans, dont ils peuvent faire usage dans la rue. C’est qu’ainsi ils s’abstraient de l’endroit où ils sont pour intégrer cette bulle entièrement artificialisée, où ils pourront finir par se considérer eux-mêmes comme une abstraction manipulable et rassurante. Alors que l’ennui les rendrait disponibles à l’inattendu, l’émotion qui surgit, la vie telle qu’elle va.
Mathilde C.