Ce n'est pas
la technique
qui nous asservit,
c'est le sacré
transféré à
la technique.


Résister...


« Résister à la Technique », c’est témoigner à la fois d’une nouvelle manière de penser et d’un certain art de vivre. C’est également manifester différentes façons d’agir et de débattre, qui sont autant d’expressions de cette manière de penser et de cet art de vivre.
 
Une nouvelle manière de penser

Dès lors que l’on a saisi que les mutations opérées par la Technique sont d’ordre anthropologique (et non pas strictement de nature sociologique) et que tous les secteurs de l’activité humaine sont sous sa coupe, il convient de ne pas adopter (ou d’abandonner) une vision sectorielle des choses. Par exemple : les spécialistes en bioéthique d’un côté, les opposants au nucléaire de l’autre. Il s’agit au contraire de saisir les différentes déclinaisons de la Technique comme telles, autrement dit (pour reprendre une expression hélas galvaudée), de la « penser globalement ».

De même, il convient de prendre en considération le temps long. La Technique, telle que nous la rencontrons aujourd’hui, constitue l’aboutissement de tout un processus historique, que l’on peut qualifier d’humaniste et qui se caractérise par une posture ouvertement agnostique, une prétention de l’homme à maîtriser sa propre condition. Ce processus est né dans la Grèce antique, au Vème siècle av . J.-C. [ 1 ] . Il s’est poursuivi à la Renaissance avec l’éclosion de la méthode scientifique et l’apparition d’une volonté de représenter le monde de façon réaliste qui témoigne d’un anthropocentrisme marqué. Il s’est prolongé ensuite avec les Lumières et la Révolution industrielle puis, au XXème siècle, avec l’apparition de l’informatique et de ses multiples applications, en particulier la robotique. La critique de la Technique ne saurait donc se confondre avec celle, étroite, des « technologies ». Elle exige au contraire de s’ancrer dans le cadre plus large qu’est celui de la critique du concept de modernité.
 
Il importe en particulier d’aborder la Technique comme une  manifestation de la survalorisation de la raison (rationalisme), de la nécessité (utilitarisme), du travail (productivisme) et - de façon plus générale - de l’exaltation du moi (anthropocentrisme, volontarisme).

De façon corollaire, il s’agit de revaloriser ce que la Technique a dévalorisé : la sensibilité, le rapport harmonieux à la nature, l’activité contemplative et méditative, la convivialité, l’humilité, l’authenticité, l’ouverture à l’altérité et à l’intériorité…  Il s’agit tout en particulier de prendre au sérieux l’irrationnel, dans la mesure où celui-ci constitue la source de toutes les croyances.  La Technique étant l’expression d’une volonté de puissance généralisée, on ne peut espérer y mettre un terme que si chacun se livre à un « travail sur soi » qui commence par l’examen de sa propre volonté de puissance, une « dialectique du moi et de l’inconscient » en bonne et due forme [ 2 ] . Bien plus radical et vital que le combat contre la violence, le combat contre la puissance reste à entamer.

La notion de liberté mérite enfin d’être étendue en dehors du cadre strict assigné par la modernité (liberté d’expression, liberté de se déplacer par delà les frontières, droit de vote…). La Technique étant une idéologie qui ne dit pas son nom, elle donne l’impression que l’on vit dans un monde où l’individu est libéré de toutes sortes de contraintes (la morale, la religion…) et où les choix collectifs peuvent être pris de façon démocratique. En réalité, la Technique ne libère l’homme que des contraintes d’antan. Et, ce faisant, elle l’affranchit également des valeurs du passé  [ 3 ] .  Elle exige finalement de lui qu’il se conforme scrupuleusement à une vision du monde selon laquelle on n’est rien ou pas grand chose si l’on n’est pas équipé de mille et une prothèses électroniques. La notion de liberté, par conséquent, demande à être repensée au delà des rapports de domination (de l’autre sur moi, ou l’inverse) en intégrant les rapports d’aliénation (de soi à soi).

Un art de vivre

Il s’agit avant tout d’incarner au quotidien les valeurs que l’on défend : la sensibilité, le respect de la nature, un mode de vie simple [ 4 ] , le souci de gagner non pas « du temps » mais « son temps » (à l’opposé de la « perte de temps »). Il s’agit également de réserver le travail à ce qui est jugé « strictement nécessaire » ; ceci afin de pouvoir réserver aux œuvres [ 5 ] le temps libéré (création artistique et intellectuelle) et à la posture contemplative. La convivialité, l’humilité, l’authenticité, l’ouverture à l’altérité (don de soi) et à son intériorité (spiritualité) constituent les fondements de la démystification de la Technique.
 
Seuls les actes valident les discours et confèrent au langage sa noblesse [ 6 ] . On ne peut donc critiquer la modernité qu’en mettant son comportement en conformité avec sa pensée. Ceci tout autant pour « montrer l’exemple » que pour être cohérent… et ne pas se mentir à soi-même [ 7 ] .

De même, le discours sur la Technique doit être aussi performatif que possible : le fait même de parler ou d’écrire à son sujet ne peut se limiter à la description neutre ni même à la dénonciation, il doit constituer lui-même un engagement personnel. La distance critique est sans aucun doute nécessaire, elle est un gage de rigueur scientifique. Mais elle doit être aussitôt assortie d’une prise de position, sans quoi le discours ne peut déboucher sur aucune conclusion pratique [ 8 ] . La neutralité a ses limites. Aussi paradoxal que cela puisse paraître au prime abord, la mise en évidence des croyances doit se concrétiser, à un moment donné, par un « je crois » clairement exprimé.

Des façons d’agir

La façon de débattre de la Technique doit s’établir dans un cadre le plus démocratique possible. A savoir au sein de petits groupes qui ne soient pas régis par des principes hiérarchiques et où la parole peut circuler librement

Celui qui s’invite dans une discussion, quelles que soient ses opinions (technophobe ou technophile), doit être entendu et respecté. Et, s’il faut qu’il soit contredit, que cela se fasse dans les règles de la cordialité. Trop de débats d’idées sont en effet morts-nés car minés par des querelles de personnes. Or la réflexion sur la Technique, dans la mesure où elle traite de questions vitales, ne peut se développer sans générer de vives passions. Il est donc essentiel que celles-ci soient maîtrisées.  D’autant qu’on ne peut opposer à la Technique aucune solution alternative clé en main. L’esprit de dialogue et même le goût pour la contradiction doivent être considérés comme les fondements de tout débat.
 
Les groupes locaux peuvent développer des actions de types différents : organisation de séminaires, de conférences et de colloques, production d’écrits, organisation d’actions symboliques, participation à des actions organisées par des structures différentes… Ils peuvent également développer des thèses contradictoires les unes aux autres, l’objectif n’étant pas  en effet de dégager une vérité, un modèle de société, mais simplement d’ouvrir puis d’entretenir un débat qui n’existe pas encore bien que crucial : le débat sur la place qu’occupe aujourd’hui la Technique dans  nos vies et dans l’histoire des hommes.

 

 

Retour à la Page d'accueil
Dernière mise à jour de cette page:  Dimanche 17 Janvier 2016, 21:08