Ce n'est pas
la technique
qui nous asservit,
c'est le sacré
transféré à
la technique.


 

Nos valeurs

 

 

Il pourrait apparaître contradictoire d'entreprendre la critique de l'idéologie technicienne en usant d'un moyen aussi sophistiqué qu'un site internet. Le projet n'est en effet pas sans risque que chacun y perde son âme ! Pour autant, ce serait oublier l'une des formules d'Ellul les plus importantes : "Ce n'est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique" (Les nouveaux possédés, 1973).

L'idée majeure qui nous lie est celle que la technique est fondamentalement un outil de puissance et que la volonté de puissance est une donnée avec laquelle chaque individu doit impérativement "s'expliquer" par le biais d'un long et patient "travail sur soi" en même temps que d'entreprendre une action dans la Cité.

 

Au fond, le drame de l'homme occidental (qui, depuis plusieurs siècles, impose son modèle au reste du monde et entend continuer de le faire), c'est de s'être d'abord littéralement perdu dans l'idéologie du travail, dont l'idéologie technicienne est le prolongement direct. Ce travail effréné sur le monde qu'est le productivisme est le corollaire d'une fuite de soi, d'une coupure radicale d'avec son intériorité; laquelle n'est pas à confondre avec la subjectivité mais constitue la porte d'entrée aux couches profondes de la conscience, celles afférentes à notre condition animale.

 

Après avoir évolué pendant des siècles sous la tutelle du christianisme historique [1], l'homme s'est placé sous un nouveau joug, celui de la rationalité : il n'a désormais plus d'autre interlocuteur que lui-même : il se pose simultanément comme juge et arbitre, se fermant ce faisant à tout exercice de contradiction authentique et à toute véritable échange avec l'altérité : il réduit l'autre à la figure du désir narcissique qu'il s'en fait.


C'est donc bel et bien la critique de la modernité dans son ensemble à laquelle celle la technique nous oblige.

Peut-être également celle de l'humanisme
, même s'il est nécessaire ici de redoubler de prudence.

 

Contentons-nous de rappeler que, né en Grèce au cinquième siècle avant l'ère chrétienne, l'humanisme est essentiellement symbolisé par la formule de Protagoras : "L'homme est la mesure de toute chose" et interrogeons-nous :

 

Comment un homme qui se pose la mesure du monde en vient-il à basculer dans l'hybris, la démesure ? Comment Prométhée fait-il voisinage avec les sophistes ?

 

Comment, se présentant comme un être fondamentalement rationnel, devient-il fondamentalement déraisonnable ?

 

Comment - à partir du XVIIIème siècle - peut-il affirmer qu'il est indépendant et libre et, en même temps,  instaurer un nouveau type de mythe (l'idéologie) et, du coup, inaugurer une ère d'aliénation ?

 

Pourquoi "l'homme moderne" peut-il se réclamer de l'humanisme et aimer si peu le réel au point de passer une part croissante de son temps, par écrans interposés, dans des mondes virtuels, en lieu et place du réel? Comment peut-il, finalement, préférer aux hommes leurs représentations[2]?

 

"L"homme moderne" ne passe-t-il pas finalement l'essentiel de son temps à tordre le discours, de sorte à donner une image de lui-même en tout point contraire de ce qu'il est réellement ?

 

Cete dernière question est bien sûr tendancieuse. Nous sommes convaincus, par exemple, que le terme "libéralisme" n'a d'autre but que de déculpabiliser le renard libre dans le poulailler libre. Et qu'en ce qui concerne la Technique, la formule "on n'arrête pas le progrès" n'a d'autre fonction que de faire passer pour de l'émancipation ce qui n'est en définitive qu'une gigantesque servitude. 

 

Pour autant, il nous est impossible de répondre de façon catégorique et unanime aux questions les plus fondamentales, telles que celles qui portent sur la notion de liberté : parmi nous, les avis divergent. Mais justement ! En tant que fondateurs du projet Technologos, nous entendons non seulement valoriser le débat contradictoire mais réhabiliter et cultiver le doute, là où l'idéologie technicienne, tout entière orientée par "la quête de l'efficacité maximale en toute chose",  ne distille plus que de fausses et tragiques certitudes, avalisant et légitimant sans cesse le principe de non-contradiction, à l'image du langage binaire "1-0" de l'ordinateur. Or, nous l'affirmons ici avec vigueur : ce principe est un principe de mort.

 

Le plus urgent, nous semble t-il, est d'opposer à la raison quelque chose qui n'est pas la raison et qui la contrarie, un peu au sens où l'on parle d'ingérence humanitaire. Pour le dire plus savamment, il s'agit de pratiquer une pensée dialectique, qui élève un principe de contradiction au rang d'art de vivre. Peu importe ensuite que l'on désigne ce "contradicteur" sous les mots "sensibilité", "inconscient" ou "Tout Autre" car c'est ici une affaire qui relève de la plus stricte intimité. L'essentiel, en définitive, est que les hommes se confrontent, un par par un, à leur intériorité.

 

Le meilleur moyen pour qu'ils cessent de projeter indéfiniment leurs démons, c'est qu'ils aillent directement les rencontrer à l'intérieur de leurs tanières. Par là, nous nous risquons à supposer qu'une idéologie résulte d'une suite de fantasmes propulsés inconsciemment sur des personnes, des situations, des objets situés à l'extérieur. En conséquence, les hommes s'exposent à tous les dangers quand ils se considérent comme "adultes" et "émancipés" par rapport aux générations antérieures sur le seul argument que leur psychisme est construit sur la rationalité. Cette vision relève du plus pur présupposé, disons même de la croyance religieuse, car elle fait complètement l'impasse sur l'inconscient en tant que réalité.

Ces mêmes hommes feraient preuve en revanche d'une sagesse salutaire s'ils prenaient au sérieux la pensée mythique et surtout s'ils renouaient avec elle. La base de leur psychisme est un fonds inconscient qui s'est constitué, tout comme leur corps, au fil de millions d'années. Cela, ils doivent l'admettre avec humilité, de même qu'ils doivent admettre non seulement qu'aucune forme d'intelligence artificielle ne peut rivaliser avec leur patrimoine mais qu'ils ont tout à perdre à s'obstiner de le croire. A commencer par leur sécurité et leur liberté.


En sacralisant la Technique comme ils le font, et quoiqu'ils nous racontent, l'immense majorité de nos contemporains se laisse gouverner par leurs pulsions inconscientes. Et c'est pourquoi, quel que soit leur statut (scientifique, technicien, politique, décideur économique, simple consommateur...), ils participent dans une parfaite complicité au même jeu mortifère de l'apprenti sorcier. Pour y mettre fin, il est urgent qu'ils engagent une véritable confrontation avec leurs arrières-plans psychiques[3].


Ce serait à ce prix, nous semble t-il, qu'ils écriraient l'histoire au lieu de la subir, comme c'est désormais le cas.

 

 

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Dernière mise à jour de cette page:  Dimanche 17 Janvier 2016, 21:08