Comment la technique et ses risques nous sont imposés au nom du « progrès » : la santé des travailleurs comme sentinelle de la santé environnementale.

Par Annie Th├ębaud-Mony

Sociologue et militante bien connue, auteure de travaux importants sur la santé des travailleurs et présidente de l’Association Henri Pézerat, Annie Thébaud-Mony est l’auteure de nombreux ouvrages, dont « L’envers des sociétés industrielles », « L'industrie nucléaire, sous-traitance et servitude » « Travailler peut nuire gravement à votre santé », ou encore « La science asservie ».

Depuis le début des années 1990, ses recherches s’inscrivent dans une collaboration entre travailleurs (syndicalistes) et chercheurs. Elles montrent l’augmentation des inégalités, l’accroissement des risques industriels et la mise en place d’un double standard à la faveur du recours à la sous-traitance, sous couvert de « mondialisation », mot valise souvent invoqué pour justifier des pratiques industrielles inadmissibles. Le double standard – « ce qui est mauvais pour moi est bon pour vous ! » – constitue un raisonnement permanent des industriels comme, par exemple, ceux de l’amiante : on ouvre de nouveaux marchés au Sud lorsque les réglementations se renforcent au Nord. Ainsi, Saint-Gobain et Eternit ont diffusé l’amiante au Brésil, alors que le produit (dont l’extrême toxicité était avérée depuis longtemps) n’y existait pas avant les années 1960, et ce afin de compenser la diminution des marchés en Europe sous l’effet des réglementations de plus en plus strictes. Ce double standard se répète à l’infini dans les échanges commerciaux mondiaux et le fonctionnement du capitalisme high-tech contemporain.

La généralisation des « dégâts du progrès »

Dans un premier temps, Annie Thébaud-Mony revient sur les principaux résultats des enquêtes qu’elle a menées pendant 20 ans sur la santé des travailleurs sous-traitants du nucléaire. En effet, l’exemple du nucléaire est particulièrement éclairant pour penser les dégâts du progrès contemporains : comment l’organisation du travail et le système de la sous-traitance contribuent-ils à l’effacement des traces du risque au travail ?

Les trimardeurs sont les « ouvrier vagabonds, qui vont de site en site sans se fixer »… Dans le nucléaire, allant de centrale en centrale, à l'image des « trimardeurs » du XIXe siècle, des travailleurs précarisés assurent en sous-traitance la maintenance des sites de production nucléaire. Comment une industrie de très haute technologie peut-elle être entretenue par des trimardeurs ? C’est cette énigme qu’elle a cherchée à résoudre dans son travail. Ce ne sont pas les ingénieurs qui entretiennent les centrales, mais des mécaniciens-bricoleurs exploités. Ce type d’organisation des « travailleurs extérieurs » se retrouve dans le secteur nucléaire de nombreux pays… Ce système de sous-traitance apparait dès les années 70, puis se renforce parallèlement à la flexibilisation croissante du travail. Dès les années 90, Alain Supiot soulignait la fracture croissante entre les contrats de travail typiques et atypiques. La sous-traitance est devenue le principal outil de gestion du travail contemporain.

À la fin des années 80, à la faveur de la multiplication des centrales, des syndicalistes et des médecins du travail commencent à s’inquiéter des conditions d’exposition des travailleurs sous-traitants. Débute alors une étude modeste sur les conditions de suivi médico-réglementaire des travailleurs directement affectés aux tâches exposées aux radiations. L’enquête, bien plus complexe qu’initialement prévue, révèle une situation totalement désordonnée. Un résultat très inquiétant est que le suivi sanitaire des sous-traitants est impossible, notamment en raison de l’individualisation extrême des parcours professionnels et de la mobilité importante des travailleurs. La source la plus fiable d’informations concernant l’exposition des ouvriers était leur carnet dosimétrique personnel, carnet qui a disparu depuis, suite à  l’informatisation. En France, les travailleurs extérieurs de l’industrie nucléaire reçoivent 80 % des radiations du secteur, les travailleurs statutaires 20 % ! Le ministère aurait aimé que les résultats de ces enquêtes ne soient jamais publiés…

L’industrie nucléaire est une industrie jeune, et il existe peu de recul sur les effets du travail sous rayonnement ionisant. Il existe peu d’enquêtes épidémiologiques, à l’exception du site d’Hanford aux États-Unis, où fut exploité le premier réacteur nucléaire pour la production du plutonium nécessaire à la fabrication de la bombe et où, à la fin des années 80, Thomas Mancuso a mis en évidence des taux de cancers anormalement élevés – une étude que le gouvernement américain a tenté de confisquer. Les autorités et les institutions de santé publique s’acharnent à ne pas donner les outils de santé publique pour suivre les travailleurs exposés. Dans les années 1990, la plupart des syndicalistes et travailleurs avaient encore une confiance absolue dans les discours rassurants des industriels et des pouvoirs publics. Les limites réglementaires de dose servent à donner confiance, mais il s’agit d’une mystification. Elles permettent avant tout de protéger les industriels en maintenant les travailleurs en dessous de limites de doses représentant un compromis socio-économique et non une véritable mesure préventive, puisqu’il n’y a pas de seuil en dessous duquel les rayonnements ionisants seraient inoffensifs. « Grâce » aux contrats à durée de chantier, si le badge du travailleur intervenant en sous-traitance de la maintenance révèle une dosimétrie trop élevée, il est interdit d'entrée en centrale, ce qui met fin au « chantier »  et donc à son contrat. 

Formes originales de résistance : les travailleurs comme sentinelles

À partir des années 2000, on a vu apparaître des travailleurs du nucléaire avec des pathologies graves et certains syndicalistes ont perdu confiance dans le discours faussement rassurant des directions. Le témoignage de Philippe Billard, syndicaliste dans le secteur qui aurait dû intervenir aux Assises, aurait justement fait état de cette situation. Délégué CHSCT (Comité d'Hygiène, Sécurité et Conditions de Travail), dans une entreprise sous-traitante spécialisé dans les « servitudes nucléaires » (aujourd’hui une filiale d’Engie), il intervenait dans les tâches de décontamination impliquant une exposition à de fortes doses – un travail marqué par une forte flexibilité de l’emploi et donc de la vie familiale. En raison de son activité syndicale, il a été licencié pour « faute grave »… avant d’être réintégré par décision de justice après 44 mois de procédure. Aujourd’hui, malgré un mandat syndical de délégué CHSCT, il est interdit de sites nucléaires et ses tentatives de résistance collective continuent à être réprimées.

Les premières alertes sanitaires en France concernant le nucléaire viennent des vétérans des essais nucléaires constitués en association vers 2000. En 2007 est créé l’association « Santé sous-traitance » qui apporte son soutien aux travailleurs victimes de maladies radio-induites. Un autre collectif s'est constitué à Brest en soutien à ceux qui travaillaient sur la fabrication des missiles et assuraient la maintenance des sous-marins nucléaires. Nombre d'entre eux sont aujourd'hui atteints de cancer.

Ces dénonciations font face à un déni total à l’égard des effets du nucléaire, via diverses stratégies pour maintenir le secret. Le tableau de maladie professionnelle concernant les rayonnements ionisants ne reconnaît que trois types de cancer. Moins de 10 cas de cancers professionnels radio-induits sont reconnus chaque année, alors qu’il y en a certainement des centaines. Ceci illustre assez bien le déni, depuis plus de 40 ans, des effets sanitaires du nucléaire. Le cas des cancers de la thyroïde en est un autre exemple: les données officielles concernant les effets sanitaires de l’accident de Tchernobyl reconnaissent seulement 36 morts directs et 2000 cas de cancers de la thyroïde chez l'enfant ; tous les autres effets (leucémie et autres tumeurs solides, atteintes cardiaques, immunitaires, altérations du système reproductif) sont niés par les instances officielles alors même qu’ils sont documentés par des travaux biélorusses, ukrainiens et russes, avec des millions de personnes atteintes… En France, le ministère de la Santé a, par exemple, refusé d'admettre l'augmentation des atteintes thyroïdiennes comme effets sanitaires des retombées radioactives de Tchernobyl en Corse.

Encore aujourd’hui, en France la radioactivité est présentée comme inoffensive… La trajectoire du nucléaire continue d’être promue alors même que les effets sanitaires sont passés sous silence. Une association loi 1901, dont les membres sont le CEA, AREVA, EDF et l'IRSN, fait la promotion du « principe d'optimisation de la radioprotection » qui consiste, en zone contaminée, à renvoyer la responsabilité de la gestion de la contamination radioactive aux individus eux-mêmes, visant ainsi à la banalisation du danger radioactif en cas d'accident nucléaire.

Annie Thébaud-Mony termine son exposé par un appel solennel : nous sommes face à une pression intolérable des industriels du secteur, qui se fait ressentir jusque dans les sciences sociales. Or, comme disait Jean Rostand, cité par Rachel Carson auteure du Printemps silencieux (sur les dangers des pesticides), « l’obligation de subir nous donne le droit de savoir » !