Santé de la population et de l’environnement : pesticides, OGM, perturbateurs endocriniens et nerveux

Par Gilles-Eric Séralini

Gilles-Éric Séralini prend ensuite la parole pour présenter ses recherches : Il s’intéresse depuis les années 90 aux effets des polluants sur la santé des populations. Outre de nombreux articles scientifiques en toxicologie, il est l’auteur de plusieurs livres consacrés notamment aux OGM (Ces OGM qui changent le monde, par exemple, ou encore Tous cobayes !), mais aussi à la détoxification (Nous pouvons nous dépolluer) et la nourriture (Plaisirs cuisinés ou poisons cachés, voir ci-dessous). 

Nous sommes à un moment où l’économie productiviste et les pollutions qu’elle engendre entrent en contradiction avec le paradigme fondamental de la biologie et de la reproduction du vivant. Nous sommes 7 milliards d’humains et arrivons à saturation. Pour permettre à notre population de continuer à se développer dans un milieu apparemment sans contrainte, nous développons les modes de production techno-scientifiques. Or, selon la FAO, on pourrait nourrir plus de 12 milliards d’habitants avec l’agro-écologie. Nous n’avons jamais autant pollué nos ressources et nos milieux de vie, les dérivés du pétrole sont désormais omniprésents (les pesticides, produits par la synthèse du pétrole, les plastiques…), nous sommes les enfants du pétrole, il est présent au sein même des tissus de nos cellules.

C’est la première fois que nous modifions autant notre écosystème, le climat et le vivant (la 6ème extinction des espèces est en cours) ; mais aussi que nous changeons à ce point la reproduction elle-même selon des logiques industrielles.

La présentation de Gilles-Éric Séralini s’articule autour de « 5 nouveaux paradigmes » (dont seulement 4 ont été abordés plus en détail, faute de temps)

 1) Les perturbateurs endocriniens sont tous aussi des perturbateurs nerveux 

Si l’on fait la liste des 200 principaux perturbateurs endocriniens, il s’avère qu’ils sont tous aussi des perturbateurs nerveux, perturbant donc à la fois le système nerveux et hormonal. Ces polluants venant presque tous du pétrole, ils jouent sur les mécanismes intimes de la vie, agissant comme du sable dans la communication cellulaire. Il faudrait re-catégoriser et re-classifier les perturbateurs endocriniens en fonction. Et il faut être attentif à la terminologie – par exemple, il convient de parler de « pesticides » (qui regroupent les fongicides, les herbicides, et les insecticides) et non de « produits phytosanitaires » (les herbicides sont faits pour tuer des plantes, non pour les soigner). Les pesticides sont le fruit de nos activités militaires et industrielles. Dans les gènes et les fœtus des bébés on trouve aujourd’hui des résidus de produits qui n’existaient pas avant la seconde guerre mondiale. Les grandes multinationales détiennent à la fois la chimie, les pesticides, en lien avec l’agro-alimentaire, le pétrole et la métallurgie. Elles ont été subventionnées partout dans le monde et sont devenus des puissances globales.

2) Les insuffisances de l’épidémiologie

L’épidémiologie était la discipline-reine pour comprendre les maladies infectieuses, mais c’est une science mal outillée hors des maladies microbiennes et virales, lorsqu’il y a bioaccumulation de toxines et effets retardés ou à très long terme. Il y a, bien sûr, de la malhonnêteté mais il y a aussi des paradigmes dépassés qui empêchent de penser et d’avancer. Les pouvoirs publics continuent à privilégier l’épidémiologie dans leurs enquêtes et expertises, ce qui fausse les résultats… Les « pathologies environnementales » sont toutes caractérisées par une perturbation de la communication cellulaire, les cancers sont largement liés aux problèmes de communication cellulaire qui entraînent leur développement. Aujourd’hui les cancers augmentent dans tous les pays industrialisés ; de même l’espérance de vie en bonne santé tend à baisser dans la plupart de ces pays. Les polluants, y compris radioactifs, s’accumulent en nous, induisant des effets combinés et à long terme. Tout cela est mal analysé par l’épidémiologie car elle étudie surtout les effets à court terme des agents infectieux. Les pathologies non microbiennes sont liées à l’accumulation de substances beaucoup plus récentes, notamment les dérivés du pétrole, dont la mesure des effets est beaucoup plus difficile pour les épidémiologistes. La médecine pasteurienne nous a permis de contrôler les pathologies microbiennes, et l’on croit pouvoir faire la même chose avec ces nouvelles pathologies environnementales, mais il y a des phénomènes de bioaccumulation et des effets à long terme. Attendre de grandes études épidémiologiques pour prendre en compte l’impact sanitaire des polluants serait criminel, car il sera trop tard ! Il y a plusieurs possibilités pour remplacer les études épidémiologiques, qui doivent être utilisées toutes à la fois : compréhension des mécanismes biochimiques des effets des polluants, études des effets cellulaires, sur les animaux de laboratoire, de ferme et sauvages, et les cas humains documentés.

3) Les poisons cachés des pesticides

Différentes recherches ces dernières années ont montré qu’il y a des poisons cachés dans les pesticides et que les matières actives ne sont pas toujours celles que l’on croit, c’est-à-dire celles indiqués par les fabricants. En analysant 11 formulations (produits commercialisés) du Roundup, l’herbicide le plus vendu au monde, son équipe a mis en évidence que le Roundup est de 1000 à 100 000 fois plus toxique que le glyphosate – sa matière active déclarée ! Néanmoins, seules les études du fabricant sont prises en compte dans l’évaluation de la toxicité du produit. Même les ONG reprennent souvent le discours des industriels en évoquant le « glyphosate », alors même qu’en réalité il y a des toxiques bien pires pour les cellules dans le Roundup que le glyphosate lui-même.

Si les fongicides sont particulièrement toxiques, la plupart des pesticides sont en moyenne 1000 fois plus toxiques que le principe actif déclaré seul. En 2013, l’Inserm a fait un travail intéressant sur l’impact des pesticides sur la hausse des cancers et d’autres maladies. Mais le principe selon lequel seules les matières actives déclarées sont testées pour leur toxicité demeure. Or, c’est un biais frauduleux. Il faudrait prendre en compte le produit commercialisé.

4) Ce point ne sera pas traité, faute de temps

Il s’agit de l’identification des lacunes réglementaires graves qui touchent les autorisations de commercialisations de divers produits chimiques, des pesticides aux plastifiants en passant par les additifs alimentaires ou les médicaments, expériences concrètes à l’appui. Comment y remédier globalement : la transparence des tests sur la santé réalisés par les industriels, non acquise.

5) On peut se détoxifier des polluants

Le dernier point de l’intervention porte sur les moyens de détoxifier l’organisme. Gilles-Éric Séralini présente notamment des résultats de recherche expérimentale de son équipe sur les vertus détoxifiantes de certaines plantes et insiste sur l’existence de moyens simples pour entretenir la santé, sans recourir à un large appareillage techno-scientifique et chimique. Ce point est au cœur de son dernier ouvrage « Plaisirs cuisinés ou poisons cachés ». L’un des messages d’espoir de l’ouvrage, qui prend la forme d’un dialogue avec un Chef cuisinier Jérôme Douzelet, est que chaque produit cache une philosophie du monde – et que l’on peut bien manger sans polluer.