Introduction de la demi-journée

Industrie et santé : la fabrique sociale de la maladie

Par Moritz Hunsmann

Moritz Hunsmann, sociologue qui travaille sur les effets sanitaires des pollutions industrielles en Afrique et membre de Technologos, inaugure la première demi-journée en excusant tout d’abord Philippe Billard, ouvrier sous-traitant du nucléaire, et Fabrice Nicolino, journaliste, qui n’ont pu être présents aujourd’hui et qui adressent leur amitié et leurs excuses à tous les participants.

L’enjeu de cette première demi-journée sera de comprendre ce qui nous pousse vers l’abîme, de regarder en face qui sont les « fabricants » des maladies contemporaines, comment le mode de production technico-industriel affecte notre santé – notamment à travers la prolifération, depuis 1945, des substances chimiques (comme les pesticides), des plastiques ou, plus récemment, des nanoparticules. Il faut commencer par un bref rappel de la situation : en 2015 il y a eu 385 000 nouveaux cas de cancers en France. Il s’agit désormais d’une épidémie hors de contrôle, qui provoque plus de 8 millions de morts par an dans le monde, plus que les épidémies du VIH/sida, de la tuberculose et du paludisme réunies.

Face à cette catastrophe, les autorités insistent sur les comportements individuels, soulignent les risques liés au tabagisme et à l’alcoolisme, alors même que la consommation de ces produits est en diminution constante dans les pays occidentaux au cours des décennies passées. Alors que les autres causes habituellement évoquées pour expliquer cet accroissement des cancers – comme le dépistage de plus en plus précoce ou le vieillissement de la population – sont insuffisantes, de plus en plus de travaux insistent sur le rôle joué par des substances toxiques présentes de manière de plus en plus massive dans l’environnement. Or, aujourd’hui, ce rôle reste largement négligé par les autorités de santé.

Mais il faut aller au-delà du cancer, car de nombreuses pathologies en forte augmentation ces dernières décennies sont au moins en partie liées aux pollutions produites par notre univers technique et chimique : les maladies neuro-dégénératives, l’autisme (qui double tous les 4 ans depuis 10 ans), les problèmes d’infertilité (qui touchent environ 20 % des couples en France ; densité de sperme en forte diminution, notamment dans les régions à forte utilisation de pesticides), les maladies cardio-vasculaires, l’obésité, le diabète (triplement des cas en France depuis 1980, mais également épidémie majeure en Afrique).

Au-delà de tous les discours sur les progrès de la santé, on observe à l’inverse une évolution inquiétante de l’état sanitaire dans les pays industrialisés. En Afrique, on assiste à un essor sans précédent des maladies non-transmissibles alors même que la morbidité et la mortalité dues aux maladies transmissibles restent à un niveau inacceptable. Ce rapide constat témoigne d’une situation de plus en plus incontrôlable. Pour ne prendre que l’exemple des perturbateurs endocriniens et nerveux, comme l’explique Fabrice Nicolino dans son remarquable essai Un empoisonnement universel, avec plus de 1000 perturbateurs endocriniens connus à ce jour la situation est désormais hors de contrôle.

Quelle est la réponse de la société dite « de la connaissance » face à cette situation ? Principalement, un appel à plus de recherches thérapeutiques et à la mise en place de couteuses et complexes techniques de soin. Alors que les traitements des cancers et maladies chroniques sont souvent très couteux, la compréhension de leurs causes reste faible. Il est aujourd’hui difficile d’obtenir des financements pour enquêter sur les causes de ces maladies et pour établir des liens entre les pathologies et les formes d’exposition – professionnelles ou environnementales. En attendant, les « fabricants de maladie » ne cessent de diversifier leurs activités tout en entretenant le doute quant à la toxicité de leurs produits et activités au moyen de multiples stratégies allant de la rétention d’information sous prétexte de « secret industriel », à l’infiltration du champ de l’expertise et des agences réglementaires, jusqu’à l’engagement de scientifiques mercenaires « marchands de doute » pour fabriquer des études frauduleuses ou sciemment biaisées donnant des résultats rassurants. Ces pratiques sont aujourd’hui très largement documentées (voir par exemple les ouvrages Doubt is their product de D. Michaels, Les marchands de doute d’E. Conway et N. Oreskes, Bending Science de T. McGarity et W. Wagner, Intoxication de S. Horel, La science asservie d’A. Thébaud-Mony, ou encore Deceit and Denial: The Deadly Politics of Industrial Pollution de G.Markowitzet D.Rosner). Il s’agit là sans doute de l’un des rares domaines où la théorie de la conspiration n’est pas sans fondement. En entretenant le doute sur la toxicité de leurs activités, l’objectif des industriels est de « gagner du temps » pour assurer des profits tirés d’activités mortifères. Comme l’illustre de manière dramatique le cas de l’amiante, ce temps « gagné » par les industriels est du temps perdu pour la santé des populations.

Enfin, il ne faut pas se leurrer, le confort et le mode de vie industriels sont largement basés sur ces toxiques. Il faudra donc repenser les modes de production et de consommation en profondeur, en interrogeant les fondements mêmes de notre société de consommation. L’une des nombreuses questions qu’il convient de poser (et qui est posée sans détours dans un petit ouvrage collectif polémique intitulé « Métro, boulot, chimio ») est celle de savoir s’il faut défendre l’emploi à tout prix – au risque de la santé des travailleurs, des riverains et des consommateurs. Ce sera l’une des questions qui seront discutées ce matin.