Critique de la médecine techniciste et chimique dans les pratiques alternatives de soins (1850-1950)

Par Hervé Guillemain

L’historien Hervé Guillemain prend ensuite la parole. Il est spécialiste de l’histoire sociale et politique du champ « psy » et plus largement des pratiques de santé aux XIXe et XXe siècles. Il travaille notamment sur l’histoire de la construction des maladies mentales, comment la science catégorise les patients, et sur l’histoire des profanes du soin. Il est notamment l’auteur de « La Méthode Coué. Histoire d’une pratique de guérison au XXe siècle » (2010). Il propose un bref détour par l’histoire de ceux qui portent une revendication autour de l’automédication et qui ont critiqué  le développement de la médecine moderne et technicienne.

L’histoire des pratiques de soin alternatives est complexe mais très riche pour comprendre les conditions de développement et d’apparition de la médecine moderne, elles en constituent en quelque sorte un revers critique. La médecine contemporaine ne s’est pas imposée naturellement comme une évidence ou une trajectoire inéluctable, il existait d’autres conceptions moins techniciennes qui ont été marginalisées, cette marginalisation favorisant le développement d’une médecine monopolistique, technique et chimique. Ces pratiques « parallèles » et oubliées sont en réalité centrales car elles interrogent les trajectoires dominantes, elles aident à comprendre comment celles-ci se sont imposées, d’autant plus que ces pratiques sont portées par des groupes sociaux dominés (femmes, ouvriers, ruraux) qui ont généralement peu la parole lorsqu’il est question de médecine.

Au XIXe s le paysage du soin est considérablement reconfiguré avec la création de monopoles légaux et commerciaux. Dans la 1ère moitié du XIXe siècle, la médecine est contestée dans sa prétention curative, elle a une image déplorable et est incapable de soigner ; elle se contente d’accompagner la nature. Sa prétention thérapeutique est faible et redevable de pratiques très anciennes. Mais la diffusion des conceptions anatomo-cliniques et expérimentales va peu à peu mettre à l’écart les pratiques locales faiblement techniques. La médecine, d’abord peu assurée de ses capacités thérapeutiques, va peu à peu se constituer en pouvoir puissant et exclure les pratiques jugées déviantes.

En dépit de leur diversité, les pratiques médicales alternatives ont quelques points communs :

Les critiques de la médecine moderne technicienne se recrutent dans les rangs de certains traditionnalistes pourfendant l’impérialisme de la médecine moderne, à l’image d’Alphonse Daudet qui publie en 1894 Les morticoles ; les derniers défenseurs de la méthode Coué sont d’anciens combattants de la 1ère guerre mondiale. Mais on trouve aussi des défenseurs des méthodes d’éducation nouvelle, des figures de la tradition socialiste qui s’opposent à la médecine identifiée à l’empire marchand et à l’autorité académique.

Dans ce vaste ensemble de pratiques alternatives il faut évoquer les pratiques d’automédication : l’homéopathie date du début du XIXe siècle, très puissante en Allemagne, une démarche fondée sur l’automédication.

L’ensemble de ces pratiques populaires ont été l’objet d’une offensive légale massive tout au long du XIXe siècle mais ont néanmoins continué à se développer dans les interstices, par exemple :

Toutes les questions que posent ces pratiques et acteurs sont centrales, elles sont d’ailleurs revenues au centre du jeu aujourd’hui et retrouvent une forme de légitimité alors que la médecine dominante révèle ses impasses : l’hypnose entre à l’hôpital, l’homéopathie est prise en charge par les laboratoires pharmaceutiques, l’ostéopathie investit les cabinets des kinésithérapeutes…