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Décroissance, monnaie, argent, échange

Débat organisé le 1 avril 2017, dans les locaux de la Maison des Associations du 12ème arrondissement

Intervenant : Michel Lepesant - enseignant en philosophie - (p)artisan de la décroissance

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Présentation

Le point central de cette conférence-débat est la Monnaie Locale Complémentaire. Un retour historique est fait sur le vécu à Romans sur Isère (26) d’une monnaie locale complémentaire "La mesure" mise en place en 2011, initiée par Michel Lepesant et deux autres décroissants romanais, et qui va s’arrêter par défaut de l'utilisation de la monnaie. Il tient à tirer les leçons de ce qu’il considère comme un échec. Au cours d’un tour de table, on citera aussi la Monnaie pour Paris, Pêche, Eusko, …

Une monnaie locale complémentaire nécessite d’abord une association, l’impression de « coupons », un réseau d’utilisateurs et de prestataires, et un comptoir d’échange - monnaie contre euros. En règle générale l’unité de compte de la monnaie vaut un euro. Un prestataire peut-être aussi un comptoir d’échange et pourra lui aussi consommé pour partie avec cette monnaie locale (entre fournisseurs). Les utilisateurs sont les personnes employant la MLC lors de leurs achats. Le montant de la monnaie est ainsi doublé par le fait du dépôt en euro (comme garantie ou réserve) et de l’émission d’une somme équivalente.

On favorisera la circulation de la monnaie, et non sa possession, à l’aide d’une taxe ou « contribution » à la conversion (au moment d’un échange d’unité de MLC contre des euros). Un objectif est de favoriser les échanges, dans un périmètre ou circuit, avec la MLC.

L’association détermine les critères sur le quoi (type de produit), le qui (prestataires, utilisateurs), le (étendue de la zone d’utilisation de la MLC). Pourquoi se compromettre avec une autre monnaie ? Se frotter au plus près avec la réalité, favoriser les changements par des choses concrètes, des alternatives, des pratiques nouvelles ?

Une MLC est une monnaie dont la confiance hérite « hiérarchiquement » (la garantie du dépôt initial) et « méthodiquement » (la conversion 1 pour 1) de l'euro. Sa confiance « éthique » provient en général des valeurs de l'économie sociale et solidaire (ce qui est une particularité des MLC françaises).

Critique de l’expérience de "La Mesure"

Michel Lepesant souligne un déni de l’échec de la monnaie avec un sauve-qui-peut en s’aidant de la technologie. Mais aussi par une tendance exagérée à l’optimisme chez les « alternatifs » quant à la possibilité réelle de commencer la transition par des expérimentations locales qui préfigureraient un monde meilleur, qui ne demanderaient qu’à essaimer, avant d’atteindre une « masse critique » qui permettrait à chacun, en « pleine conscience » de choisir la bonne bifurcation. Il faut comprendre qu’une monnaie mise en place sans résoudre le fait d’être ou pas complémentaire, en se gardant la référence à l’euro, ne fonctionne qu’en circuit réduit, sans pouvoir diffuser.

Une monnaie alternative, sans référence à l’euro, poserait le problème de la confiance en celle-ci mais apporterait une liberté dans l’action (cf l'expérience en Catalogne de la Coopérative intégrale).

Il y a une consanguinité certaine, dans les projets alternatifs ; ces derniers restent dans le cercle des convertis mais ont du mal à augmenter le nombre des participants. Sur Romans il n’y a pas eu de soucis pour trouver des fournisseurs (plus de 100) mais plutôt d’avoir un nombre d’utilisateurs suffisant pour pérenniser l’utilisation de la monnaie (volume d’échange) et sortir du premier cercle des multi-cartes associatifs.

Pour relancer la dynamique, plusieurs pistes ont été explorées : suspension « fonte » (à échéance fixe, le coupon de MLC perdait sa valeur et ne pouvait la retrouver qu’en s’acquittant d’un pourcentage), prêts en MLC non garanties, lancement de « financement alternatifs » (CIGALES, Accorderies).

Perspectives

Dynamiser une MLC plutôt par la voie politique, car la voie technique reste une impasse.

Faire la différence entre la monnaie et l’argent, les deux notions étant souvent comprises comme désignant la même chose, alors que l’argent est défini dans le système capitaliste : l’argent est la variante marchandisée de ce qui dans toutes les cultures humaines a toujours été utilisée pour matérialiser symboliquement les liens : la monnaie.

Cette variante s’est imposée dans les temps modernes à partir de la fable du troc : qui raconte que l’humain produit plus que nécessaire et qu’il va spontanément échanger/troquer ce surplus sur un « marché », entrainant une généralisation du troc, puis d’un intermédiaire « neutre ». L’argent facilite la circulation des marchandises accentuée aujourd’hui par la technique (paiement électronique sans mouvement physique).

On peut considérer, en particulier en relisant Jacques Ellul, que notre rapport à l’argent est identique à celui que l’on a avec la technique. Rejet de la technique qui n’est pas neutre. Mais un comportement qui reste une affaire de génération.

La voie politique pourrait être de s’appuyer sur l’euro avec la MLC pour atteindre un nombre suffisant d’utilisateurs pour ensuite changer de monnaie.

Comment sauver alors les expérimentations monétaires que sont les MLC ?

  • En remettant en avant la boucle des échanges, en privilégiant le circuit court, le local, en considérant l’amont du fournisseur (traçabilité, éthique partagée dans l’élaboration du produit, ses fournisseurs), en considérant l’aval (le traitement des rejets par le consommateur et le producteur).
  • En remettant en avant la notion de limite, l’euro n’a pas de limite en tant que volume monétaire et de lieu d’échanges.
  • Par la critique des échanges, en imaginant une MLC au service des partages plutôt que des échanges. L’échange sous-entend l’individualisme, une mise en relation entre « propriétaire » celui du bien celui de l’argent de la transaction (à la dette près). Comment inclure ceux qui n’ont pas d’euros dans une société basée sur l’échange et non sur le partage ?

Débat

Dans le cas de La Mesure, on constate la difficulté de « sortir «  du premier cercle des convertis, face au besoin d’augmenter le nombre d’utilisateurs. La différence avec une Coopérative Intégrale est que cette dernière se met en avant, et sert de protection aux coups, aux agressions externes, ce qui permet aux adhérents d’être libérés et d’agir dans le quotidien.

Toutes les sociétés ont utilisé de la monnaie, même celles en sous-production. Ceci permet de considérer la monnaie comme un lien, pouvant favoriser la dette.

Ressenti de la critique de la MLC. Dichotomie entre l’individualisme et le collectivisme.
Faire une différence entre espace public et espace commun.
Critique de Colibris où le changement commence par soi-même, mais qui n’est pas suffisant. On ne fait pas de société en additionnant des individus même changés !

Imaginer le futur dans 60 ans, quelle voie ?
Se réapproprier le local (c’est tout de suite et déjà en cours dans plusieurs lieux).
La MLC comme un moyen de la relocalisation.
Reprendre conscience du bassin de vie au regard de la mondialisation.
Il y a des limites à la relocalisation, et il est difficile d’imaginer une société sans dette (à condition de distinguer entre les dettes qui oppriment et les dettes qui créent du liens).
Supprimer la dépendance, ne pas tendre vers l’indépendance mais plutôt vers l’interdépendance.

Le choix des fournisseurs se fait sur des critères comme l’origine des produits, leur composition le système de management, …

Parallélisme de mode de pensée entre la technique et l’argent.

Retrouver le chemin de l’idée. Retrouver le chemin de la limite. Se pose la question de savoir si on est loin de l’effondrement ou si on dépassé les limites sans possible retour ?

Se retrousser les manches pour penser. Pratiquer le don mutuel, se sentir être un obligé. Faire le distinguo entre une société basée sur les échanges et une communauté sur le partage.
Une MLC sous-entend s’en remettre aux autres. Faire la différence entre la personne et l’individu.

Une MLC peut-être complémentaire à une « monnaie publique » » (administrée non par les banques mais par les citoyens) : le problème est de trouver l’équilibre entre les niveaux ou les périmètres où s’appliquent ou cohabitent les deux systèmes.

Pourquoi au sein de "La Mesure" ne pas donner à d’autres, en les intégrant au périmètre, au risque de déstabiliser le rapport de couverture entre capital en euro déposé et montant en circulation ? Comment intégrer l'hypothétique revenu universel dans le périmètre d’une MLC ?

Il y a une limite étatique aux essais de MLC, mais le seuil critique n’est pas atteint, les montants en jeu étant très très faibles. Faire table rase pour démarrer est une utopie, car partir dans une nouvelle voie c’est partir  de (là où on est).

Ne pas admettre l’entre-soi, favoriser le brassage, l’accueil de tiers. Favoriser les expérimentations.

Apprendre le sens des limites : apprendre à mourir, …

Une idéologie à combattre : l’argent permet de faire tout et permet de sortir de n’importe quelle situation

Documentation

Complément de Michel Lepesant suite au débat
http://decroissances.blog.lemonde.fr/2017/04/07/mesurer-les-difficultes-et-ensuite-ii/

Article de Michel Lepesant à paraître 
http://decroissances.blog.lemonde.fr/files/2017/04/Prendre-les-difficult%C3%A9s-avec-_la_-Mesure.pdf

Expérience de Romans http://monnaie-locale-romans.org/

Mouvement des objecteurs de croissance http://www.les-oc.info/