L'illusion politique 1

Approche technocritique du populisme

Qui sera le prochain président ?... La question inonde les médias et accapare les esprits d’une majorité de nos concitoyens car, généralement vécu comme porteur de réponses aux angoisses existentielles, « l’homme politique » est une figure messianique, l’incarnation de l’homme providentiel. Ainsi la politique est-elle une religion séculière. Les origines de cette dévotion remontent aux temps où le pouvoir temporel a pris l’ascendant sur celui de l’Église. Quelles formes prend-elle aujourd’hui et quelles en sont les conséquences, dès lors que les espoirs qu’elle suscite sont déçus ? ... Celles d'un drame.

Drame en trois actes

Un hiatus tient lieu de prologue : dévalués depuis longtemps par les faits, les grands idéaux (liberté, égalité, fraternité, etc), ne sont plus invoqués que pour le décorum. Ce qui en effet fonde avant tout le discours politique, ce sont les promesses de confort matériel (pouvoir d’achat) et de sécurité. Les deux sont liés, tant le sentiment est prégnant qu’il faut protéger le détenteur d’emploi contre « l’étranger » qui menace de lui piquer son poste.

Le drame s'amorce quand le pouvoir politique se révèle incapable de satisfaire ces deux attentes : d’une part il ne peut endiguer le flot de ces familles entières qui, fuyant les guerres et les famines dans leurs pays, font irruption dans nos paysages ; d’autre part, il ne peut empêcher l’évasion fiscale et les délocalisations pour convenances boursières. Contrainte forcée par les événements, la politique emprunte alors deux voies, autant désespérées que désespérantes, deux voies extrêmement différentes mais ayant une même origine : d’une part le productivisme, la croissance à tout crin ; d'autre part le populisme, "tous les moyens sont bons pour gagner le pouvoir", à commencer le jeu sur le registre de la peur. Or ces deux options – nous nous efforçons de le démontrer depuis la création de notre association- sont l’une et l’autre guidées par l’idéologie technicienne, que Jacques Ellul définit comme "la recherche en toute chose de la méthode la plus efficace".

Le drame augmente en intensité quand cette idéologie, n’étant pas identifiée comme telle, un certain nombre de commentateurs affirment que les victoire du Brexit et de Trump, ouvrent une nouvelle ère, l’ère « post vérité ». Tout cela, Ellul l’avait anticipé il y a un demi-siècle dans son livre L’illusion politique : "La politique prend aujourd'hui la forme du spectacle, offert par les hommes politiques pour régaler leur clientèle. Aujourd'hui, sa loi est l'efficacité : ce n'est plus le meilleur qui gagne, c'est le plus puissant, le plus habile". Trump l’a emporté parce qu’en homme rompu aux séries de téléréalité, parlant donc le "faux" couramment, il a été le plus efficace : alors que les réseaux sociaux tendent à être davantage consultés que la presse mainstream et qu’ils sont bien plus experts en mensonge qu’eux, Trump a parlé leur langage du peuple.

Le troisième acte est en cours. Après qu'une grande partie des médias, minée par l'idéologie libérale, n’ait cessé de flatter le peuple toutes ces dernières années (nous renvoyons ici aux thèses de Noam Chomsky), les réseaux sociaux leur emboîtent le pas puis, finalement, prennent l'ascendant sur eux : "on n'est jamais si bien servi que par soi-même". Et parce qu'un politique parle le langage du peuple, que celui-ci peut s'exprimer comme le font les journalistes, le peuple recourt lui-même de plus en plus à ce langage : la technique - elle seule - le lui permet. Il est normal que l'on puisse devenir président des États-Unis en méprisant "les médias" dès lors que "le peuple" détient un type de pouvoir dont ceux-ci avaient jusqu'à présent le monopole" ! 

Les moyens techniques se "démocratisant", le peuple sacralise d'autant plus la technique qu'elle lui permet de croire qu'il prend le pouvoir sur les médias et que cela est on ne peu plus démocratique. La démo-cratie, c'est "le pouvoir au peuple". Et si tant de gens, à commencer par nos "commentateurs politiques", ont cru, jusqu'à la dernière minute, que Trump ne décrocherait pas le pompon, c'est parce qu'ils n'ont pas compris (et ne comprennent toujours pas, d'ailleurs) que le cyberespace donne le pouvoir au peuple. Pour le meilleur, son petit confort matériel, mais aussi le pire, le buzz médiatique, puis le chaos général.

Comment les victoires du Brexit et de Trump sont-elles généralement interprétées ?

Les récents événements politiques ont pris tout le monde de court, à commencer les instituts de sondage. Au point, donc, que l'on en vient à déclarer ouverte l'ère post-vérité. De cet étonnant adjectif on donne un dictionnaire prestigieux donne cette définition : "qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinion personnelles". Mais qu’est-ce que la vérité et vécut-on un jour à "l'ère de la vérité" ?

Deux grilles de lecture émergent :

Katharine
Viner

rédactrice en chef du Guardian
auteure de l’article Comment le numérique a ébranlé notre rapport à la vérité

Viner estime que nous sommes rentrés dans l’ère post-vérité et que les  forums sociaux en sont les premiers responsables : on n'y recourt au mensonge de façon chronique, dit-elle, à la différence de la presse qui, comme son propre journal, prend la peine de pratiquer systématiquement le fact-checking (vérification par les faits) et se soumet à une déontologie.

Frédéric
Lordon

économiste et sociologue,
auteur de l’article Politique post-vérité ou journalisme post-politique ?

Se moquant de l'analyse de Viner, Lordon reprend l’approche de Chomsky, selon qui le mode entier subit depuis longtemps les contre-vérités des magnats de la presse et selon qui, l’écriture en ligne n'est qu'un mode d’expression comme un autre : neutre, "ni-bon-ni-mauvais", "tout-dépend-de-l'usage-qu'on-en-fait"; les réseaux sociaux étant qui plus est, par rapport aux grands médias, a priori moins nocifs car non viciés par la puissance de l'argent.

Notre position

Nous entendons nous démarquer des analyses de Viner (ne serait-ce qu'en raison des pratiques de son propre journal, loin de coller toujours parfaitement à "la vérité") mais tout autant de l'attachement de Lordon à une vision manichéenne et déterministe héritée du marxisme : « les bons citoyens manipulés par les magnats de la presse ». Non pas que cette vision ne soit pas justifiée (elle l'est !) mais elle est également dépassée par l'idéologie technicienne et l’emprise des high tech sur l’imaginaire collectif. Ce ne sont pas tant les magnats de la presse qui sont à dénoncer que les médias de masse eux-mêmes et ce qui les sous-tend : l'illusion que la technique est neutre et l'idée que l'on serait capable de donner du crédit à une information plutôt qu'à une autre. Des millions d'informations circulent chaque seconde à travers la planète, noyant littéralement la majorité de nos concitoyens, les rendant de facto incapables de trier le bon grain de l'ivraie. "Trop d'infos tuent l'info", toute info.

Pourquoi parle t-on sans cesse de "post-vérité" au moment où les informations n’ont jamais été autant vérifiées ? ... Du fait que le numérique est à la fois à l'origine de la prolifération de bullshit sur les réseaux sociaux et des techniques de fact-checking visant à contrecarrer celui-ci. C'est la fascination pour la technique qui est en effet à l'origine de la vérification par les faits, nullement un quelconque souci d'éthique qui serait apparu soudainement par miracle. Qui plus est, le fact checking commence à être assuré par des robots ! 

La sacralisation de la technique qui est à l'origine de ce chassé-croisé incessant et croissant entre déballage d'opinions grotesques et vérification obsessionnelle des faits au moyen d'algorithmes censés pouvoir tout vérifier, tout savoir.

L'ère "post-vérité" est souvent qualifiée de "post-factuelle". Mais au final, demandons-nous si Trump néglige les faits autant qu'on le dit. Une chose est sûre en tout cas, c'est que sa stratégie l'a conduit à rendre un fait indubitable : il a été élu. Ca y est, "c'est fait", "ce qui est fait n'est plus à faire" et "il faudra bien s'y faire"... Trump a "créé l'événement", comme on dit dans le jargon publicitaire qui est lui-même devenu une langue naturelle. Et autant ce fait était inattendu de tous, autant la nouvelle administration étatsunienne peut sans complexe le qualifier de "fait alternatif" ! Cessons alors de nous demander pourquoi il était inattendu et pourquoi il continue d'abasourdir nos chers "commentateurs politiques" : ceux-ci n'ont toujours pas réalisé que la politique est une illusion et que son avenir appartient aux illusionnistes de tout poil. Ceci plus que jamais. Du moins tant que l'on n'aura pas intégré "le fait" que la technique est aujoud'hui le phénomène le plus sacralisé qui soit.

Et puis, cessons de recourir à ces expressions "post-ceci" ou "post-cela". Dans la mesure où ce ne sont plus seulement les journalistes qui peuvent fact-checker, mais tout le monde, même les robots ; dans la mesure également où, tout le monde peut être fact-checké (moi-même, par exemple, par mon supérieur hiérarchique, suite au mail que je lui envoyé la semaine dernière), appelons un chat un chat et "ère du soupçon" "ère du soupçon". Que chacun sache au moins à quelle sauce il est mangé !

A présent que le produit Trump est vendu, le pragmatisme va reprendre ses droits. "Tranquillement" ?... Certainement pas, hélas, car faute d'une réelle prise de conscience collective des raisons "véritables" pour lesquelles il est à présent sur le marché, il est déjà écrit que les faits à venir se dérouleront selon un enchaînement pour le moins chaotique.

O  Actuellement, le fait constitue la raison dernière, le critère de vérité. Il n'y a pas de jugement à porter sur lui, estime t-on, il n'y a qu'à s'incliner. Nous avons là le nœud de la véritable religion moderne : la religion du fait acquis.
Jacques Ellul, Présence au monde moderne, 1948


O Trump est un pragmatique qui ne s'embarrasse pas d'une réflexion doctrinale.
André Kaspi, entretien avec le magazine Le Vif, 24 novembre 2016

Nos rendez-vous

  • Le 4 janvier : nous avons tenu un premier séminaire autour de L’IIlusion politique, ce qui nous a permis d'étudier par quels biais le personnel politique, à force de déléguer les dossiers aux experts, est devenu incapable d’avoir sur eux une vision globale et véritablement critique.
  • Le 1er février : nous consacrerons un second séminaire centré sur la troisième partie du livre ("Le politique dans le monde des images"), plus particulièrement les pages 159-161, et mettrons en lien la notion d'illusion politique en lien avec le concept "post-vérité", actuellement largement utilisé pour essayer d'expliquer la montée en puissance du populisme à travers le monde. (inscription sur réservation uniquement).
  • Courant mars : nous organiserons un débat public intitulé "De l'illusion politique au populisme".
  • A l’heure du numérique, il n’a jamais été aussi facile de publier des informations mensongères qui sont immédiatement reprises et passent pour des vérités. (...) Au lieu de renforcer les liens sociaux, d’informer ou de cultiver l’idée qu’informer est un devoir civique et une nécessité démocratique, ce système crée des communautés clivées qui diffusent en un clic des mensonges les confortant dans leurs opinions et creusant le fossé avec ceux qui ne les partagent pas.

    Katherine Viner, rédactrice en chef du Guardian, 12 juillet 2016
    Comment le numérique a ébranlé notre rapport à la vérité 
    (Le Courrier international, septembre 2016)
     
  • Un nombre de plus en plus grand d'entre nous accède à la possession d'instruments qui peuvent nuire aux voisins. Des moyens qui, autrefois, étaient réservés à des puissants, des riches (...) et constituaient leur privilège sont maintenant à la portée de tous. (...) Cela nous paraît naturel, c'est une démocratisation du confort, du bien-être, une élévation du niveau de vie, et vu sous cet angle optimiste, c'est très bien. Mais c'est en même temps la démocratisation du mal que l'on peut se faire à soi-même et aux autres. (...) L'homme de notre société n'est assurément pas plus mauvais que celui des siècles passés mais (...) il a maintenant des moyens qui le rendent redoutable.

    Jacques Ellul, Ce que je crois, 1987
    Grasset, pp 82-84